Dans L'Éducation sentimentale (1869), Gustave Flaubert suit sur près de vingt ans le destin de Frédéric Moreau, jeune bourgeois provincial monté à Paris, épris de Mme Arnoux et incapable de donner une direction à son existence. Charles Deslauriers, son ami d'enfance rencontré au collège de Nogent, est l'une des rares présences constantes dans ce roman de l'éparpillement. Comprendre ce personnage, c'est comprendre la structure même du roman : Flaubert ne lui confie pas un rôle secondaire, mais celui d'un miroir déformant placé face au héros.
Dès les premières pages, Flaubert établit un contraste net entre les deux jeunes gens. Frédéric est rêveur, sensible, porté vers les arts et les femmes ; Deslauriers est fils d'un huissier brutal, endurci par la pauvreté, et nourrit une ambition sociale et politique implacable. Là où Frédéric veut aimer, Deslauriers veut réussir. Cette opposition fonctionne comme une distribution des rôles entre deux incarnations complémentaires d'une même aspiration générationnelle : accéder à une place dans le monde.
Flaubert souligne cette symétrie en faisant de chacun des deux amis le confident des projets de l'autre, et en montrant qu'aucun de ces projets n'aboutit. Deslauriers croit que l'argent de Frédéric lui ouvrira les portes de la politique et du droit ; Frédéric croit que l'énergie de Deslauriers compensera sa propre mollesse. Ce pacte tacite d'entraide ne produit rien, sinon des désillusions répétées.
La relation entre les deux hommes est ponctuée de trahisons qui éclairent leur ressemblance souterraine. Deslauriers, invité à gérer les affaires de Frédéric en son absence, s'installe dans son appartement et courtise Mme Arnoux — l'objet sacré de la passion de son ami — sans succès, mais avec une désinvolture significative. Plus tard, il séduira et épousera Louise Roque, la jeune femme de province que Frédéric avait lui-même négligée. Ces miroirs croisés — chacun convoitant ce que l'autre abandonne — montrent que les deux hommes partagent non seulement une amitié, mais une même incapacité à saisir ce qu'ils désirent.
Flaubert inverse ainsi le schéma du double romantique : Deslauriers n'est pas l'ombre maléfique de Frédéric, mais son alter ego raté, qui reproduit les mêmes échecs avec des moyens différents. L'un échoue par excès de sensibilité, l'autre par excès de calcul.
La célèbre scène finale du roman cristallise cette logique du double. Les deux amis, vieillis, se retrouvent et évoquent leur jeunesse. Ils concluent que leur meilleur souvenir est une visite maladroite dans un bordel de Nogent, interrompue avant même d'avoir commencé. Cette conclusion — retour à un moment antérieur à toute ambition, à tout désir formé — efface rétrospectivement toute différence entre eux. Ni l'amour de Frédéric ni l'ambition de Deslauriers n'ont produit quoi que ce soit de durable.
Par ce dispositif, Flaubert dépasse la simple peinture d'une amitié pour formuler un diagnostic générationnel : la jeunesse de 1848, qu'elle mise sur le sentiment ou sur la volonté, se heurte au même mur. Deslauriers n'est pas le foil commode qui ferait briller Frédéric par contraste — il est la preuve que la trajectoire de Frédéric n'est pas un accident individuel, mais le destin collectif d'une génération privée de prise sur l'Histoire.
Sur le plan narratif, Deslauriers assure une cohérence que le tempérament de Frédéric ne peut garantir. Frédéric dérive, oublie, revient ; Deslauriers, lui, maintient une mémoire de la trajectoire commune et rappelle régulièrement à son ami — et au lecteur — ce qui avait été promis et n'a pas été tenu. Il est, en un sens, le gardien de l'intrigue là où Frédéric en est le patient inconstant.
Flaubert construit ainsi un roman à deux centres de gravité : l'un tourné vers le désir amoureux, l'autre vers le désir social, et les deux également stériles. La figure du double n'est pas ici un procédé fantastique, mais un outil réaliste pour démultiplier les angles d'analyse d'une époque et d'une classe.