L'Éducation sentimentale (1869) met en scène Frédéric Moreau, jeune provincial monté à Paris, tiraillé entre plusieurs femmes et plusieurs ambitions qui toutes lui échappent. Parmi les figures féminines qui l'entourent, deux pôles structurent son désir : Marie Arnoux, épouse d'un marchand d'art, objet d'un amour absolu et platonique, et Rosanette Bron, dite la « Maréchale », courtisane entretenue par plusieurs hommes, dont Arnoux lui-même. L'opposition entre ces deux personnages n'est pas un simple contraste moral : elle organise toute la psychologie du héros et porte le sens critique du roman.
Rosanette est introduite comme une femme du monde galant, vive, sensuelle, entourée d'une cour d'hommes qui financent son existence. Son surnom — la « Maréchale » — souligne son statut de favorite, conquête que l'on exhibe et que l'on se dispute. Contrairement à Madame Arnoux, dont la vertu impose une distance respectueuse, Rosanette circule librement dans l'univers masculin : elle assiste aux fêtes, voyage, se laisse désirer sans se défendre. Flaubert la décrit avec une précision matérielle caractéristique du réalisme : ses toilettes, ses caprices, son appartement meublé aux frais de ses protecteurs. Cette matérialité contraste avec l'aura presque spirituelle dont Frédéric entoure Madame Arnoux.
La relation de Frédéric avec Rosanette commence significativement la nuit même où il attendait de rejoindre Madame Arnoux — et où celle-ci ne vint pas. Ce basculement (partie III, chapitre I) est l'un des pivots du roman : faute de l'idéal, Frédéric se rabat sur le possible. Rosanette devient ainsi la figure de substitution, celle qui reçoit un désir initialement adressé à une autre. Flaubert construit cette scène de façon à rendre la « conquête » de Rosanette dérisoire : elle est moins une victoire sentimentale qu'un pis-aller.
Madame Arnoux occupe dans le roman la place de l'idéal romantique — mais un idéal que le texte soumet à une ironie constante. Frédéric la rencontre dès le premier chapitre sur un bateau et en tombe immédiatement amoureux, sur le mode du coup de foudre stendhalien. Pourtant, cet amour ne se consomme jamais : les obstacles se succèdent (le mariage, la maladie de son enfant, les circonstances politiques), et Flaubert suggère que Frédéric lui-même cultive inconsciemment cette distance. L'idéal a besoin de rester inatteint pour demeurer intact.
La scène de retrouvailles de la fin du roman — Madame Arnoux rend visite à Frédéric, désormais vieillie, et lui offre une mèche de ses cheveux blancs — est l'une des plus commentées de la littérature réaliste. Frédéric ressent alors quelque chose qui ressemble à de la peur : voir Madame Arnoux vieille, réelle, accessible enfin, le trouble plutôt qu'il ne l'exalte. L'idéal ne résiste pas à l'incarnation.
La symétrie entre les deux femmes est construite avec soin. Toutes deux sont liées à Arnoux, le mari et marchand : Madame Arnoux est son épouse légitime, Rosanette sa maîtresse entretenue. Frédéric les aime toutes deux, simultanément ou successivement, sans jamais choisir vraiment. Rosanette porte même l'enfant de Frédéric — un enfant qui meurt en bas âge, épisode que Flaubert traite avec une froideur clinique, refusant tout pathétique facile. Cet enfant mort scelle l'échec de la relation charnelle tout comme la mèche de cheveux blancs scelle l'échec de la relation idéale.
Rosanette n'est pourtant pas une simple repoussoir moral. Flaubert lui accorde des moments de sincérité : elle souffre réellement de la mort de son fils, elle est capable d'attachement. Mais sa condition sociale — une ancienne ouvrière que la misère a jetée dans la galanterie, comme le révèle son passé esquissé dans le roman — la place dans un déterminisme que le réalisme flaubertien ne juge pas, mais enregistre. Elle n'est ni une victime pathétique ni une séductrice cynique : elle est un produit des circonstances, comme Frédéric est un produit de ses illusions.
En opposant ces deux figures, Flaubert met en place une critique du désir masculin lui-même. Frédéric n'aime ni Rosanette ni Madame Arnoux pour ce qu'elles sont : il projette sur l'une un idéal romanesque hérité de ses lectures, et utilise l'autre comme exutoire de ce même idéal déçu. Aucune des deux n'existe vraiment pour lui en tant que personne autonome. C'est ce que la construction en miroir révèle : l'éducation sentimentale de Frédéric est en réalité une non-éducation, un apprentissage raté où les femmes sont des surfaces de projection plutôt que des interlocutrices réelles.
Rosanette et Madame Arnoux forment ainsi les deux faces d'une même impuissance : l'une trop réelle pour être aimée durablement, l'autre trop idéale pour être aimée autrement qu'en rêve. Entre les deux, Frédéric passe sa jeunesse — et le roman se referme sur le vide de cette oscillation.