L'Éducation sentimentale (1869) suit sur près de vingt ans le destin de Frédéric Moreau, jeune homme de province monté à Paris pour y faire fortune et conquérir le monde. Il y rencontre Madame Arnoux, femme d'un marchand d'art, dont il s'éprend d'un amour absolu et stérile. Autour de cette passion centrale gravitent des ambitions littéraires, politiques et sociales qui toutes, sans exception, avortent. Flaubert construit ainsi un roman dont l'échec est moins le sujet que le principe formel.
Frédéric n'échoue pas faute d'opportunités — il en a davantage que la plupart de ses contemporains fictifs. Il hérite d'une fortune, fréquente les milieux artistiques et politiques les plus divers, et jouit d'une liberté que rien ne contraint. Son échec vient d'ailleurs : d'une procrastination fondamentale, d'une rêverie qui remplace systématiquement l'action. Le narrateur flaubertien observe avec une froideur clinique que Frédéric remet indéfiniment à plus tard ce qu'il projette — son roman, son tableau, sa déclaration à Madame Arnoux. Cette passivité n'est pas présentée comme une tragédie romantique, mais avec une ironie distanciée qui interdit toute identification héroïque.
L'une des scènes les plus révélatrices est celle du rendez-vous manqué avec Madame Arnoux (partie III, chapitre 1). Frédéric attend des heures durant une femme qui ne viendra pas — retenue par la maladie de son fils. Ce vide, cette attente sans objet, résume à lui seul la structure du désir chez Frédéric : un désir qui se nourrit de l'absence et qui, paradoxalement, redouterait d'être comblé. La non-rencontre devient le cœur du roman.
La relation avec Madame Arnoux repose sur une idéalisation qui rend l'objet aimé intouchable. Frédéric l'élève si haut qu'aucun geste réel ne peut l'atteindre. Flaubert montre ainsi que cet amour sublime est aussi un refuge commode : aimer l'inaccessible dispense d'aimer vraiment. Pendant ce temps, Frédéric multiplie les liaisons — avec Rosanette la courtisane, avec Madame Dambreuse la mondaine — qui sont autant de substituts dérisoires, soulignant par contraste l'inanité de sa passion principale.
La scène finale entre Frédéric et Madame Arnoux, au chapitre 6 de la troisième partie, est à cet égard bouleversante de lucidité. Quand Madame Arnoux, vieillie, se présente enfin à lui, Frédéric éprouve quelque chose qui ressemble à du recul. La réalité de la femme défait le mythe qu'il avait entretenu. Flaubert suggère que l'amour de Frédéric n'était pas un sentiment mais une fiction qu'il s'était racontée pendant vingt ans — et que cette fiction était préférable à toute réalité.
Le roman est traversé par les événements de 1848 — la révolution de Février, les journées de Juin, le coup d'État de 1851. Frédéric y assiste davantage qu'il n'y participe. Il se retrouve mêlé à des scènes historiques décisives presque par hasard, spectateur d'une Histoire qui se fait sans lui. Ses amis incarnent chacun une position idéologique — Deslauriers le républicain ambitieux, Sénécal le socialiste autoritaire, Hussonnet le cynique — mais aucun ne sort grandi de l'expérience historique.
Flaubert peint une génération qui avait cru aux idéaux de 1848 et qui les voit se retourner contre eux-mêmes : Sénécal, ancien révolutionnaire, devient agent de l'ordre et tue Dussardier, l'idéaliste pur, lors d'une répression. Cette scène (partie III, chapitre 6) condense toute l'amertume flaubertienne : l'Histoire n'éduque pas, elle corrompt ou elle écrase. L'éducation sentimentale du titre est une anti-éducation — ce que le roman apprend à Frédéric, c'est l'inutilité de ce qu'il a vécu.
Flaubert ne se contente pas de raconter l'échec : il l'inscrit dans la forme même du roman. Le style indirect libre, omniprésent, dissout la frontière entre la voix du narrateur et les pensées de Frédéric, rendant impossible toute prise de distance héroïque. Les phrases longues, les accumulations descriptives, la multiplication des scènes mondaines sans progression dramatique nette — tout cela mime stylistiquement l'enlisement du héros. Le roman avance et n'avance pas, comme Frédéric.
La célèbre dernière scène — Frédéric et Deslauriers se remémorant leur tentative adolescente d'entrer dans un bordel, qu'ils jugent rétrospectivement ce qu'ils avaient eu de meilleur
— est le couronnement ironique de cette structure. Le meilleur souvenir est celui d'une expérience avortée. Flaubert place ainsi la nostalgie de l'échec au-dessus de toute réussite, faisant de l'inaccompli la seule forme d'absolu que la vie puisse offrir à des hommes comme Frédéric.