Le roman de Flaubert, publié en 1869, suit Frédéric Moreau — jeune provincial monté à Paris pour faire fortune et conquérir la belle Mme Arnoux, femme d'un marchand d'art — sur près de trois décennies, de 1840 à 1867. Ce qui distingue L'Éducation sentimentale des romans d'apprentissage classiques, c'est que l'Histoire n'y est pas un simple décor : elle s'impose comme une force qui déjoue, interrompt et finalement ridiculise les projets des personnages.
Le roman s'ouvre en septembre 1840, sous la monarchie de Juillet de Louis-Philippe. Paris est alors une ville en pleine expansion capitaliste, dominée par la bourgeoisie d'affaires. Le milieu que fréquente Frédéric — celui des Arnoux, des spéculateurs, des artistes en quête de mécènes — reflète fidèlement cette époque d'enrichissement bruyant et de corruption tranquille. Flaubert multiplie les détails concrets : les faillites, les trafics d'art, les ambitions politiques mercantiles. La société représentée est celle d'un régime à bout de souffle, rongé par la médiocrité que Flaubert juge caractéristique de la bourgeoisie triomphante.
Le tournant le plus spectaculaire du roman est la révolution de Février 1848, qui renverse Louis-Philippe et proclame la Deuxième République. Flaubert lui consacre des pages d'une densité documentaire exceptionnelle, notamment la prise des Tuileries par la foule insurgée (partie III, chapitre 1). La scène est délibérément ambiguë : le peuple envahit le palais royal non par idéal mais par curiosité et convoitise, enfilant les robes de cour, souillant les appartements. Flaubert décrit ce carnaval révolutionnaire avec une ironie grinçante qui refuse toute grandeur épique.
Frédéric, lui, manque littéralement la révolution : au moment où Paris se soulève, il est retenu par ses préoccupations amoureuses et mondaines. Ce hiatus entre l'Histoire majuscule et l'anecdote privée est l'un des procédés les plus caractéristiques du roman. L'enthousiasme républicain de ses amis — Dussardier, le sincère ouvrier idéaliste, Sénécal, le révolutionnaire autoritaire — tourne rapidement à la déception : la Deuxième République déçoit ses partisans les plus ardents.
Les journées de Juin 1848 — la sanglante répression de l'insurrection ouvrière par le général Cavaignac — marquent la fin brutale des espoirs nés de Février. Flaubert les évoque avec une économie de moyens saisissante. Le personnage de Dussardier, figure de la générosité populaire et de la foi républicaine, traverse ces épisodes comme un homme blessé dans ses convictions les plus profondes. La violence de Juin fracture le camp républicain et annonce la dérive autoritaire à venir.
Le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, qui met fin à la République et prépare le Second Empire, est l'événement le plus dévastateur sur le plan symbolique. Flaubert le condense en une scène d'une cruauté sobre : Dussardier, qui manifeste encore au nom de la République, est abattu dans la rue par un agent de l'ordre. Cet agent, Frédéric le reconnaît avec stupeur — c'est Sénécal, l'ancien révolutionnaire, devenu instrument de la répression bonapartiste. En quelques lignes, Flaubert résume toute la trajectoire des illusions politiques de sa génération : l'idéalisme se retourne en cynisme, la révolution enfante la tyrannie.
Après le coup d'État, le roman opère une ellipse de plusieurs années avant de s'achever sur une ultime rencontre entre Frédéric et Mme Arnoux en 1867, puis sur un souvenir d'adolescence partagé avec son ami Deslauriers. Ce bond en avant prive délibérément le lecteur d'un récit continu : sous le Second Empire, il n'y a rien à raconter — ou plutôt, l'Histoire officielle du régime impérial ne mérite pas d'être narrée. Le silence de Flaubert est lui-même un jugement politique.
Ce qui fait la singularité du traitement historique dans L'Éducation sentimentale, c'est le refus constant de la téléologie héroïque. Contrairement à La Chartreuse de Parme de Stendhal, où Waterloo produit malgré tout une initiation romanesque, les événements de 1848 chez Flaubert ne forment personne. Frédéric n'apprend rien de la révolution ; il la subit ou l'esquive. L'Histoire collective et l'histoire individuelle avancent en parallèle sans jamais se féconder mutuellement — et c'est précisément dans cet échec de la rencontre que réside la critique flaubertienne d'une génération incapable d'agir sur son temps.