En avril 1728, Jean-Jacques Rousseau a seize ans lorsqu'il franchit les portes de Genève pour ne plus y revenir. Cette fuite impulsive — il rentrait trop tard et les portes de la ville étaient closes — ouvre dans Les Confessions une séquence narrative d'une dizaine d'années que Rousseau présente comme le véritable creuset de sa personnalité. Loin d'être un simple récit de jeunesse, ces livres II à VI constituent une réflexion sur la manière dont l'expérience brute, souvent douloureuse, se transforme en conscience de soi.
Ce qui frappe d'emblée dans la description de ces années, c'est l'omniprésence du mouvement. Rousseau ne s'installe pas : il circule entre la Savoie, Turin, Annecy, Lyon, Paris, revenant sans cesse vers les mêmes lieux comme si l'errance était moins une contrainte qu'un mode d'être. Il décrit lui-même ces déplacements à pied avec une jubilation qui n'est pas feinte : marcher, c'est penser librement, c'est échapper aux hiérarchies sociales qui l'oppressent dès qu'il entre dans une maison ou un atelier. La route devient ainsi le premier espace de liberté qu'il identifie comme sien.
La rencontre avec Françoise-Louise de Warens, une jeune veuve convertie au catholicisme qui accueille les jeunes protestants en transit, est le pivot de toute cette période. Rousseau la désigne dès le début par le nom affectueux de Maman
, terme qui dit à lui seul l'ambiguïté fondatrice de la relation : protection maternelle et, plus tard, liaison amoureuse. Dans le livre VI, au domaine des Charmettes près de Chambéry, il décrit une existence quasi idyllique — jardinage, lectures, promenades, études — qu'il peint rétrospectivement comme le seul moment de bonheur plein de sa vie. Cette reconstruction idéalisée est elle-même significative : Rousseau ne cache pas qu'il écrit depuis la distance et la mélancolie, et que les Charmettes sont autant un souvenir qu'un mythe personnel.
Entre ces deux pôles — la route et le refuge de Mme de Warens — Rousseau expérimente une succession de conditions sociales qui lui révèlent les mécanismes humiliants de la dépendance. Il est laquais chez la comtesse de Vercellis à Turin (livre II), et c'est dans ce contexte qu'il rapporte l'épisode du ruban volé : accusé d'un vol qu'il a commis, il laisse accuser à sa place la servante Marion pour se disculper. Il revient sur cet épisode avec une précision presque clinique, insistant sur le fait que la honte de cet acte l'a poursuivi des décennies durant. La confesse publique de cette faute est présentée comme l'une des raisons d'être du livre entier. Ce n'est pas l'anecdote qui compte, mais la trace psychologique qu'elle laisse : Rousseau montre comment la condition de dépendance sociale peut corrompre même une âme naturellement bonne.
Il est ensuite séminariste, apprenti musicien, copiste, secrétaire — autant de rôles qu'il n'assume qu'à moitié, avec une incompétence ou une inadaptation qu'il ne dissimule pas. Plutôt que de les taire, il les exhibe comme autant de preuves que sa nature profonde résiste aux cadres qu'on lui impose.
Tout au long de ces années, le paysage alpin et savoyard remplit une fonction que ne peuvent assurer ni les maîtres ni les livres. Rousseau décrit ses promenades dans les campagnes autour d'Annecy ou dans les collines au-dessus des Charmettes avec une précision sensorielle qui anticipe la sensibilité romantique : les lumières du matin, le chant des oiseaux, l'odeur des herbes deviennent des expériences morales autant qu'esthétiques. La nature n'est pas un décor ; elle est le milieu dans lequel le moi se reconnaît comme bon, avant que la société ne le déforme. Ce thème, central dans le Discours sur l'origine de l'inégalité et dans Émile, est ici vécu à la première personne.
Aux Charmettes, Rousseau entreprend seul une formation encyclopédique désordonnée mais intense : mathématiques, latin, musique, philosophie, sciences naturelles. Il décrit cette période comme une boulimie intellectuelle non guidée, et c'est précisément cette absence de direction institutionnelle qu'il valorise. Apprendre sans maître, choisir ses objets d'étude selon le désir et non selon un programme, c'est pour lui une forme de liberté cognitive cohérente avec son refus des tutelles sociales. Cette auto-formation explique aussi les lacunes et les bizarreries de sa pensée ultérieure, qu'il revendique comme la marque d'une originalité non contaminée.
Il faut enfin souligner que Rousseau écrit Les Confessions entre 1765 et 1770, soit quarante ans après les faits. Le regard qu'il pose sur cette errance est celui d'un homme qui cherche à donner un sens à ce qui fut vécu comme incohérence. L'organisation narrative transforme le hasard en destin : les rencontres fortuites, les emplois ratés, les humiliations deviennent les étapes nécessaires d'une formation qui ne pouvait pas prendre une autre forme. Cette téléologie rétrospective est constitutive du genre autobiographique tel que Rousseau l'invente ici : le récit de soi n'est pas la transcription d'une vie, c'est sa mise en ordre signifiante.