clairelit.fr clairelit
Progression
0 / 24
Les Confessions
Lumières Prose Bac Section 24 / 24

La formation de soi par les lectures

Thèmes & motifs · Jean-Jacques Rousseau
Claire Beaumont
3 min de lecture · 21 August 2026

Dans Les Confessions (rédigées entre 1765 et 1770, publiées posthumément), Rousseau ne raconte pas seulement sa vie : il en interprète les causes profondes. Parmi elles, la lecture occupe une place singulière. Loin d'être un détail biographique, elle est le premier creuset où se forge le moi — avant l'école, avant les maîtres, avant Genève elle-même. Défendre cette thèse, c'est comprendre pourquoi Rousseau ouvre son autobiographie non par une naissance, mais par des livres.

Une enfance peuplée de fictions

Dès le livre I, Rousseau raconte que son père et lui lisaient ensemble, la nuit, les romans de la bibliothèque maternelle — L'Astrée, Les Hommes illustres de Plutarque — jusqu'à entendre les hirondelles au matin. La formule qu'il emploie est révélatrice : J'avais pris par cette dangereuse méthode, non seulement une facilité extrême à lire et à m'entendre, mais une intelligence unique à mon âge des passions (Livre I). Le mot « dangereuse » est capital : Rousseau reconnaît rétrospectivement que cette précocité sentimentale le rendait inapte à la réalité ordinaire. La lecture n'instruit pas l'enfant sur le monde tel qu'il est ; elle lui en fabrique un autre, plus intense, plus juste — et donc décevant à affronter.

Plutarque, ou la formation morale par l'exemplum

Parmi toutes les lectures d'enfance, Plutarque est celle que Rousseau cite avec le plus de constance et de chaleur. Les Vies des hommes illustres lui donnent ses premiers héros : Aristide, Brutus, Caton. Plutarque surtout devint ma lecture favorite […] cet intérêt qu'il m'inspirait pour ses héros me donnait des idées romaines et républicaines qui m'ont rendu la constitution de Genève insupportable et le gouvernement aristocratique odieux (Livre I). La lecture de Plutarque n'est pas un simple divertissement : elle produit une disposition politique. C'est dans les pages de l'Antiquité que se construit, avant toute expérience civique, le citoyen qui écrira plus tard le Contrat social. Le motif littéraire et le motif philosophique se rejoignent ici de manière décisive.

La lecture comme substitut du réel et comme blessure

La formation par les livres a toutefois un revers. Rousseau souligne que ces années de lecture intense l'ont rendu romanesque — au sens propre, habité par la logique des romans — et inapte aux compromis du monde social. Lorsqu'il entre chez M. de Vercellis ou chez M. de Mably comme précepteur, la réalité humaine avec ses petitesses et ses hiérarchies l'écrase, précisément parce qu'il a été formé à une exigence morale que seuls les livres pouvaient satisfaire. La lecture a donc creusé en lui un écart irréductible entre l'idéal et le vécu — écart qui est, en un sens, la matière même des Confessions.

Un motif au service de la thèse centrale de l'œuvre

En faisant de la lecture le premier mode de formation du moi, Rousseau construit une démonstration autobiographique cohérente : sa nature profonde, façonnée par les grands textes antiques et les romans de chevalerie, était orientée vers le bien, la vertu et la liberté. Si cette nature a ensuite été meurtrie, la faute en revient aux institutions sociales — l'apprentissage chez l'ennuyeux graveur Ducommun, les humiliations de domestique, les salons parisiens — et non à la matière première. Les livres deviennent ainsi la preuve textuelle de l'innocence originelle de Jean-Jacques : ils attestent que l'enfant sensible qui lisait Plutarque à l'aube portait déjà en lui tout ce que le monde s'acharnera à défaire.

Quiz
Teste tes connaissances sur Les Confessions
QCM · corrigé automatiquement
Commencer le quiz →
0 / 24