Au tout début du Livre I des Confessions, Rousseau — qui écrit vers la fin de sa vie, entre 1765 et 1770, pour se justifier devant la postérité — revient sur une scène de son enfance à Bossey, chez le pasteur Lambercier. Sa gouvernante, Mlle Lambercier, lui a infligé des fessées à titre de punition. Ce qui pourrait n'être qu'une anecdote banale de l'éducation du XVIIIe siècle devient sous la plume de Rousseau un épisode fondateur, chargé de plusieurs significations qui se superposent.
Dès le Préambule des Confessions, Rousseau formule une promesse sans précédent dans l'histoire littéraire : montrer un homme dans toute la vérité de sa nature, sans fard ni dissimulation. L'épisode de Mlle Lambercier est la première grande mise à l'épreuve de ce pacte. Rousseau confesse que les fessées reçues ont produit en lui un effet contraire à celui qu'elles étaient censées produire : loin de le rebuter, la douleur physique infligée par la main d'une femme aimée a éveillé un plaisir sensuel mêlé de honte. En choisissant de commencer par cet aveu précis, il signale au lecteur que rien ne sera tu, pas même ce qui est le plus embarrassant ou le plus difficile à formuler. L'épisode fonctionne ainsi comme une déclaration de méthode autant que comme un souvenir personnel.
Rousseau ne se contente pas de raconter ; il analyse. Il explique dans ce même passage du Livre I que cet événement précoce a imprimé dans sa sensibilité une disposition durable, orientant ses désirs d'une manière qu'il n'a jamais tout à fait surmontée. Il décrit comment, longtemps après, il a éprouvé une attirance pour les femmes qui lui témoignaient autorité et sévérité — ce qu'il relie explicitement à la mémoire de Bossey. Cette auto-analyse anticipe, de façon frappante, ce que la psychologie moderne appellera la formation des préférences affectives dans l'enfance. Rousseau inscrit ainsi son récit dans une réflexion plus large sur la manière dont les premières expériences façonnent irréversiblement la personnalité, thème central de toute son œuvre éducative et philosophique, notamment dans l'Émile.
L'épisode est aussi traversé par une tension entre l'aveu et la pudeur. Rousseau insiste sur la gêne qu'il éprouve à écrire ces lignes, sur la rougeur qui accompagne cet effort de transparence. Cette honte avouée n'affaiblit pas le récit ; elle le renforce. Elle prouve, selon la logique rousseauiste, que l'auteur ne cherche pas à se flatter ni à se construire un personnage avantageux : il souffre de se montrer ainsi, ce qui garantit l'authenticité de la confession. Le lecteur est mis dans la position d'un confesseur ou d'un juge, invité à peser cet aveu coûteux plutôt qu'à le condamner sommairement.
Il faut prêter attention au choix du personnage. Mlle Lambercier n'est pas une étrangère cruelle : Rousseau la décrit comme une femme affectueuse, presque maternelle, dont il recherche l'approbation. La punition intervient donc dans un cadre de tendresse et de confiance, ce qui explique précisément la confusion des affects. La douleur et l'amour, la punition et le lien affectif se trouvent mêlés dans une seule expérience, rendant impossible toute séparation nette entre plaisir et peine. Cette ambiguïté originelle est au cœur de la psychologie que Rousseau construit pour lui-même tout au long des Confessions.
Sur le plan littéraire, la portée de cet épisode dépasse le seul Rousseau. Avant les Confessions, aucune autobiographie européenne ne s'aventurait à exposer l'origine intime et inavouable des penchants sexuels de son auteur. Les Confessions de saint Augustin, auxquelles le titre fait écho, relataient des fautes morales mais restaient dans le cadre du péché reconnu et du repentir chrétien. Rousseau rompt avec ce modèle : il ne se repent pas, il comprend et explique. En faisant de cet épisode des fessées un moment clé de sa formation, il inaugure ce qu'on peut appeler l'écriture de l'intériorité radicale, ouvrant la voie à toute la tradition autobiographique moderne, de Stendhal à Michel Leiris.