Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, rédigées entre 1765 et 1770 et publiées posthumément (livres I à VI en 1782), s'ouvrent sur une déclaration d'intention sans précédent dans la littérature française : Rousseau se propose de montrer un homme dans toute la vérité de sa nature, sans rien dissimuler ni embellir. Les six premiers livres forment un arc narratif cohérent, celui de la formation d'un individu — de la naissance à l'entrée dans le monde adulte.
Rousseau naît à Genève le 28 juin 1712. Sa mère, Suzanne Bernard, meurt quelques jours après l'accouchement, et cette absence inaugurale traverse toute l'œuvre comme une blessure originelle. Son père, Isaac Rousseau, horloger passionné de lecture, lui transmet très tôt le goût des romans : ensemble, ils lisent des nuits entières des ouvrages que le jeune Jean-Jacques ne comprend qu'à moitié mais qui forment son imagination. À dix ans, son père quitte Genève à la suite d'un différend, et l'enfant est confié à son oncle Gabriel Bernard, puis placé en pension à Bossey chez le pasteur Lambercier. C'est là que Rousseau relate l'épisode célèbre de la fessée donnée par Mlle Lambercier — un souvenir qu'il analyse avec une franchise déconcertante pour son époque, y voyant l'origine de certains de ses penchants sensoriels. Il évoque aussi, avec une égale honnêteté, le faux souvenir d'un peigne cassé dont on l'accuse injustement : cette injustice subie est présentée comme le premier choc moral de son existence.
Apprenti chez un graveur brutal, Rousseau s'enfuit de Genève à seize ans. Cette fugue marque le début d'une longue période d'errance. Il franchit la frontière vers la Savoie et est conduit chez Mme de Warens, à Annecy — une jeune veuve convertie au catholicisme, chargée par l'Église de Savoie d'accompagner les conversions. Rousseau, frappé par sa beauté et sa douceur, attend de la rencontrer une femme d'Église austère ; il trouve une femme gaie et affectueuse. Cette première rencontre est l'un des moments les plus lyriques des Confessions. Il se convertit au catholicisme à Turin, dans un hospice des catéchumènes, épisode qu'il raconte avec une ironie rétrospective visible sur la sincérité de cette conversion. Il entre ensuite au service de Mme de Vercellis, puis de M. de Gouvon.
L'un des aveux les plus fameux des Confessions se situe dans cette période turinoise : Rousseau vole un ruban rose appartenant à une jeune servante, Marion, et, lorsqu'on l'interroge, accuse cette dernière du vol. Marion est renvoyée. Des décennies plus tard, Rousseau confesse que le souvenir de ce mensonge et du tort causé à une innocente ne l'a jamais quitté. Cet aveu illustre parfaitement le projet confessionnel de l'œuvre : dire le mal commis sans l'atténuer, mais aussi expliquer le mécanisme psychologique — la timidité, la panique — qui en fut la cause.
Après de nouveaux vagabondages — notamment un séjour à Lausanne où il se fait passer pour un professeur de musique sans en maîtriser réellement la théorie —, Rousseau revient auprès de Mme de Warens, qu'il appelle tendrement Maman
. Leur relation évolue progressivement vers une liaison amoureuse, que Rousseau présente avec une complexité psychologique rare : il éprouve à la fois de la gratitude filiale, du désir et une sourde culpabilité. Les années passées aux Charmettes, propriété campagnarde de Mme de Warens près de Chambéry, constituent le moment idyllique de la première partie des Confessions. Rousseau y mène une vie retirée, lit abondamment, s'intéresse à la botanique, à la musique, à la philosophie — une auto-formation polyvalente qui façonne le futur encyclopédiste.
Rousseau est sujet à de sérieux troubles de santé — palpitations, malaises qu'il croit mortels — et traverse une période d'hypocondrie anxieuse. Il se rend à Montpellier pour consulter des médecins, voyage au cours duquel il vit une courte aventure avec Mme de Larnage. À son retour, il trouve Mme de Warens occupée par un nouveau favori, Wintzenried, et comprend que sa place auprès d'elle n'est plus la même. Ce déplacement affectif est narré sans haine mais avec une mélancolie lucide.
Le livre VI clôt cette première période. Rousseau tente de trouver une stabilité professionnelle : il enseigne la musique à des jeunes filles à Lyon, chez M. de Mably (frère du philosophe). L'expérience pédagogique est mitigée — il reconnaît ses limites de précepteur avec une autodérision caractéristique. C'est finalement à Paris qu'il décide de tenter sa chance, porteur d'un nouveau système de notation musicale qu'il espère faire reconnaître par l'Académie des sciences. Ce départ vers la capitale, en 1742, constitue le seuil narratif entre les deux parties de l'œuvre : l'homme formé par l'expérience et les lectures va désormais entrer dans le monde des Lumières et de la célébrité.
À travers ces six livres, Rousseau ne se contente pas de raconter des faits ; il interroge sans cesse les ressorts de ses actes, ses contradictions, ses faiblesses. Le récit alterne entre la voix du jeune homme qu'il fut et le regard rétrospectif de l'adulte qui écrit. Cette double temporalité — événement vécu et événement réinterprété — est l'une des innovations majeures des Confessions dans l'histoire du genre autobiographique.