Andromaque repose sur une structure d'une symétrie implacable. Quatre personnages principaux forment une chaîne de désirs non réciproques : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui demeure attachée au souvenir d'Hector. Cette disposition géométrique n'est pas un simple artifice de construction ; elle constitue le mécanisme même de la tragédie. Chaque personnage est à la fois bourreau de celui qui l'aime et victime de celui qu'il aime, si bien que toute action entreprise pour conquérir l'être aimé produit un effet destructeur en cascade.
La pièce progresse selon un schéma d'alternance entre espoir et désespoir. Les actes I et II exposent la situation et les enjeux diplomatiques (l'ambassade d'Oreste venu réclamer Astyanax, fils d'Andromaque et d'Hector). L'acte III constitue le pivot tragique avec la décision de Pyrrhus d'épouser Andromaque ou de livrer son fils aux Grecs. L'acte IV précipite les résolutions fatales — Andromaque accepte le mariage pour sauver Astyanax, Hermione ordonne le meurtre de Pyrrhus. L'acte V accomplit la catastrophe : assassinat, suicide, folie. Cette progression obéit rigoureusement aux unités classiques — un lieu (le palais de Pyrrhus en Épire), un jour, une action — mais Racine transforme ces contraintes en source d'intensité dramatique : l'enfermement spatial et temporel concentre la pression passionnelle jusqu'à l'explosion finale.
L'alexandrin racinien se caractérise par une apparente limpidité qui dissimule une violence intérieure considérable. La langue est épurée, le vocabulaire restreint, et pourtant chaque vers porte une charge émotionnelle extrême. Racine parvient à cet effet par le travail du rythme, de la syntaxe et de la répétition obsessionnelle.
Hermione, apprenant que Pyrrhus épouse Andromaque, lance à Oreste dans l'acte IV, scène 3 : Qui vous l'a dit ?
— réplique d'un seul hémistiche, brisure brutale de l'alexandrin qui traduit le choc et le déni. Cette brièveté contraste avec les tirades élaborées qui précèdent et révèle comment Racine utilise la variation rythmique pour exprimer l'irruption de l'émotion brute dans le discours maîtrisé.
Dans l'acte V, scène 4, Hermione adresse à Pyrrhus mourant cette question déchirante : Qui te l'a dit ?
— avant de se retourner contre Oreste en lui reprochant l'assassinat qu'elle a elle-même commandé. Ce retournement illustre la mauvaise foi passionnelle que Racine explore systématiquement : le personnage racinien ne se connaît pas lui-même, ou refuse de se reconnaître dans ses propres actes.
Pyrrhus, décrivant son amour pour Andromaque face à son confident Phœnix, affirme dès l'acte I, scène 4 : Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie.
Cette formule condense le paradoxe tragique du personnage — le vainqueur devenu esclave de sa captive. L'antithèse entre la puissance militaire passée et l'impuissance amoureuse présente structure tout le rôle de Pyrrhus.
Andromaque elle-même, évoquant la nuit de la chute de Troie à l'acte III, scène 8, peint le spectacle d'Hector mort et de Troie en flammes dans un récit pathétique qui transforme le souvenir en arme défensive. Sa fidélité à Hector n'est pas seulement sentimentale : elle constitue une résistance politique et morale face à l'oppresseur.
La spécificité de la tragédie racinienne par rapport à son modèle antique tient à l'intériorisation du destin. Chez Euripide, les dieux interviennent directement. Chez Racine, la fatalité prend la forme de la passion elle-même. Les personnages sont libres en apparence — Pyrrhus peut choisir d'épouser Hermione, Oreste peut renoncer — mais leur désir les enchaîne plus sûrement que n'importe quel oracle. Oreste le reconnaît dès l'acte I, scène 1, lorsqu'il confie à Pylade qu'il se laisse entraîner par un destin qu'il appelle de ses vœux : il vient en Épire sous prétexte diplomatique, mais son véritable motif est de revoir Hermione. La lucidité coexiste avec l'aveuglement — caractéristique fondamentale du héros racinien.
Cette fatalité passionnelle produit un effet d'ironie tragique permanent. Chaque décision prise pour résoudre la crise l'aggrave. Pyrrhus menace de livrer Astyanax pour forcer la main d'Andromaque, ce qui pousse Hermione à la vengeance, laquelle conduit Oreste au meurtre puis à la folie. La scène finale de l'acte V, où Oreste perd la raison en voyant les Érinyes, ramène le tragique psychologique au tragique mythologique : la folie est à la fois un châtiment intérieur et le retour du sacré antique.
L'œuvre incarne les principes de l'esthétique classique tels que les théorise la doctrine des années 1660 : vraisemblance, bienséance, concentration de l'action. La violence physique — le meurtre de Pyrrhus, le suicide d'Hermione — se déroule hors scène, conformément à la règle de bienséance. Mais cette discrétion extérieure sert le projet racinien : la véritable scène du drame est l'âme humaine, et l'alexandrin suffit à en révéler les abîmes.
Andromaque s'inscrit également dans un dialogue avec la tradition antique (Euripide, Virgile) et avec Corneille, dont Racine se démarque en substituant à l'héroïsme volontaire la faiblesse passionnelle. Là où le héros cornélien triomphe de lui-même, le personnage racinien succombe. Cette conception du tragique — fondée sur la pitié et la terreur aristotéliciennes, nourrie par le pessimisme janséniste sur la nature humaine — confère à la pièce une portée qui dépasse son siècle : elle dresse le tableau d'êtres humains prisonniers de leur propre désir, incapables d'atteindre ce qu'ils veulent sans détruire ce qu'ils sont.