Dans Andromaque (1667), Racine fait de la guerre de Troie une présence fantomatique qui hante chaque échange, chaque désir, chaque refus. La chute de la cité troyenne n'est pas une toile de fond historique : elle est la blessure originelle autour de laquelle s'organise toute la mécanique tragique de la pièce. La mémoire de Troie fonctionne comme un principe d'immobilité — elle empêche les personnages de se tourner vers l'avenir et condamne leurs passions à se briser contre un passé qui refuse de mourir.
Andromaque, veuve d'Hector et captive de Pyrrhus — le fils d'Achille, qui avait tué son mari —, incarne le refus de laisser le passé s'effacer. Sa situation est d'une cruauté symbolique particulièrement forte : elle est retenue par celui dont le père a détruit sa famille et sa patrie. Dès les premiers actes, elle rappelle à Pyrrhus les images de la nuit du sac de Troie, lui décrivant les flammes, les cris, et le corps d'Hector. En faisant de son geôlier le témoin involontaire de sa douleur, elle retourne son emprisonnement en résistance morale. Sa fidélité à Hector n'est pas seulement conjugale : elle est politique et identitaire. Céder à Pyrrhus signifierait trahir non seulement un homme, mais une civilisation engloutie.
Cette posture du deuil se cristallise dans la scène du quatrième acte où Andromaque, après avoir consulté mentalement la mémoire d'Hector, résout de se marier avec Pyrrhus puis de se suicider aussitôt après la cérémonie. Ce choix, dit le « stratagème » d'Andromaque, est une solution tragique qui réconcilie les deux exigences contradictoires : sauver son fils Astyanax en acceptant la protection de Pyrrhus, tout en restant fidèle à Hector en refusant de vivre comme épouse d'un autre. La mort volontaire est ici la forme ultime de la fidélité au mort.
Pyrrhus lui-même n'échappe pas au poids de Troie. Son amour pour Andromaque est indissociable d'une culpabilité diffuse : il a participé au massacre, il tient sous son toit la vivante preuve de ses crimes de guerre. Lorsqu'il tente de séduire Andromaque, ses arguments oscillent entre la promesse d'un avenir neuf et l'aveu implicite que le passé les lie déjà. Racine souligne ainsi que la violence fondatrice ne peut pas être simplement effacée par le désir amoureux — elle ressurgit dans la relation même qu'elle est censée rendre possible.
La chaîne des passions qui structure la pièce — Oreste aime Hermione, Hermione aime Pyrrhus, Pyrrhus aime Andromaque, Andromaque aime Hector mort — révèle que Troie a contaminé jusqu'aux personnages grecs. Hermione, fille de Ménélas et d'Hélène, est elle aussi prisonnière d'une histoire qui la dépasse : c'est la guerre déclenchée pour sa mère qui a produit le monde dans lequel elle souffre. La mémoire collective du conflit s'est fragmentée en deuils privés qui paralysent chaque personnage dans une fixation : nul ne parvient à désirer librement, parce que chaque désir est faussé par ce que Troie a fait ou défait.
En faisant du deuil une force dramatique et non un simple sentiment, Racine pose une question qui dépasse le mythe : peut-on construire du vivant sur des ruines ? La réponse de la tragédie est sans appel — non, ou seulement au prix d'une catastrophe nouvelle, comme le prouve le dénouement où la mort de Pyrrhus et la folie d'Oreste prolongent indéfiniment la destruction commencée à Troie.