Dans Candide ou l'Optimisme (1759), Voltaire conduit son héros éponyme à travers une succession de catastrophes — naufrages, guerres, inquisition, tremblements de terre — avant de lui faire découvrir, aux chapitres 17 et 18, un royaume fabuleux perdu au cœur de l'Amérique du Sud : l'Eldorado. Cet épisode, central dans la structure du conte, n'est pas un simple interlude exotique : il constitue un pivot philosophique qui éclaire rétrospectivement les malheurs traversés et oriente la conclusion du récit.
L'Eldorado fonctionne avant tout comme un miroir inversé du monde que Candide a parcouru. Là où l'Europe et le Nouveau Monde que Voltaire dépeint sont ravagés par les guerres de religion, l'inquisition et la cupidité, l'Eldorado ignore ces fléaux. Les habitants y pratiquent une religion naturelle, sans prêtres ni dogmes contraignants ; les pierres précieuses jonchent les routes comme de simples cailloux ; les prisons n'existent pas et les tribunaux non plus. Voltaire construit ce pays point par point en réponse aux institutions qu'il a satirisées dans les chapitres précédents : l'Eldorado est une critique déguisée en rêve.
Le véritable intérêt philosophique de l'épisode réside dans la décision de Candide de quitter ce pays parfait. Ayant retrouvé son compagnon Cacambo, et mu par le désir de retrouver Cunégonde — la jeune femme dont il est amoureux depuis le début du conte — Candide préfère la quête d'un bonheur personnel et incertain à la félicité collective garantie. Ce choix volontaire de l'imparfait sur le parfait est décisif : Voltaire suggère que l'utopie, précisément parce qu'elle est close et figée, est étrangère à la condition humaine. Le bonheur ne peut pas être donné ; il doit être construit, cherché, mérité — ou peut-être seulement cultivé, comme le dira le dénouement.
Jusqu'à l'Eldorado, Pangloss — le précepteur philosophe de Candide dont la doctrine résume l'optimisme de Leibniz (tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles
) — était contredit par les faits, mais Candide continuait malgré tout à invoquer son enseignement. L'Eldorado représente la seule occurrence où la thèse de Pangloss semblerait vérifiée : voici effectivement un monde où tout va pour le mieux. Or Candide n'y reste pas. Ce paradoxe achève de vider l'optimisme de son contenu : même face au meilleur des mondes concevables, l'homme s'en détourne. La satire philosophique atteint ici son point le plus subtil.
Sur le plan narratif, l'Eldorado offre également à Voltaire un ressort pratique indispensable : les moutons chargés d'or et de pierres précieuses que Candide emporte à sa sortie du royaume lui fournissent les moyens matériels de poursuivre ses aventures en Europe et au Levant. Sans cette richesse — progressivement dilapidée, volée et perdue au fil des chapitres suivants — l'intrigue ne pourrait se déployer jusqu'à son terme. L'épisode utopique est donc aussi un dispositif de relance narrative au service de la satire sociale : la fortune acquise en Eldorado permet à Voltaire de montrer comment les hommes, à commencer par Martin et les personnages rencontrés à Venise ou à Paris, exploitent, trompent et corrompent dès qu'il y a de l'argent en jeu.
Après le départ de Candide, l'Eldorado n'est plus jamais mentionné dans le conte. Cette disparition définitive n'est pas anodine : elle signale que l'utopie n'est pas un programme, mais un étalon de mesure. Elle permet au lecteur — et à Candide — de calibrer l'écart entre le monde tel qu'il devrait être et le monde tel qu'il est. C'est à partir de cet écart que naît la leçon finale du conte : non plus attendre que le monde soit l'Eldorado, mais cultiver son jardin
, formule par laquelle Candide congédie définitivement l'optimisme passif de Pangloss au profit d'une philosophie de l'action modeste et concrète.