Dans Candide ou l'Optimisme (1759), Voltaire construit autour de l'amour un piège philosophique redoutable : en faisant de Cunégonde l'objet d'une dévotion absolue, il expose la naïveté de son héros à la même ironie corrosive que l'optimisme de Pangloss. L'idéalisation féminine n'est pas un ornement sentimental du conte — elle en est l'un des ressorts satiriques essentiels.
Dès le premier chapitre, la passion de Candide pour Cunégonde, fille du baron Thunder-ten-tronckh, est présentée comme une évidence naïve plutôt que comme un sentiment réfléchi. Leur premier contact — un baiser furtif derrière un paravent — suffit à déclencher l'expulsion du héros du château de Westphalie, ce paradis de pacotille que Pangloss présente pourtant comme le meilleur des châteaux possibles
. L'amour naît donc sous le signe de l'illusion partagée : Candide idéalise une jeune femme qu'il connaît à peine, dans un monde que son précepteur lui a appris à voir comme parfait. Les deux erreurs — amoureuse et philosophique — sont d'emblée solidaires.
Le voyage de Candide à travers le monde est aussi, structurellement, une désillusion progressive à l'égard de Cunégonde. Chaque retrouvaille altère un peu plus l'image idéale. Lors de leur réunion à Lisbonne, Cunégonde lui raconte les violences et les humiliations qu'elle a subies — viol, esclavage, partage entre deux maîtres — avec un détachement qui contraste avec la ferveur du héros. Plus tard, au chapitre XXIX, lorsque Candide la retrouve enfin au bord de la mer de Marmara, la métamorphose est totale : devenue vieille, laide et acariâtre, elle n'est plus en rien la jeune aristocrate dorée du premier chapitre. Candide, significativement, n'éprouve plus d'amour pour elle mais l'épouse quand même, par habitude et par promesse. Voltaire souligne ainsi que l'objet du désir n'a jamais existé que dans l'imagination du héros.
Le personnage de la Vieille, dont le récit au chapitre onze révèle une vie de souffrances encore plus brutales que celle de Cunégonde, fonctionne comme le contrepoint lucide de l'idéalisation. Ancienne princesse réduite à la servitude, elle n'entretient aucune illusion sur les hommes ni sur l'amour, et son ironie désabusée tranche avec la sentimentalité persistante de Candide. Ce doublement féminin permet à Voltaire de distinguer deux rapports au monde : celui qui idéalise pour supporter l'existence, et celui qui regarde en face, sans fard.
La trajectoire amoureuse de Candide reproduit exactement la trajectoire philosophique de l'œuvre. De même que Pangloss maintient sa doctrine malgré les désastres qui la contredisent, Candide maintient son amour malgré les épreuves qui le démentent. La chute finale — épouser une femme qu'on n'aime plus, par fidélité à une promesse faite à un fantôme — est une image saisissante de ce que Voltaire reproche à l'optimisme : s'accrocher à un système quand la réalité l'a depuis longtemps détruit. Il faut cultiver notre jardin
, dit Candide au chapitre dernier : renoncement au grand amour comme au grand système, au profit d'une activité modeste et concrète.