Le roman s'ouvre sur un dispositif d'enchâssement : l'homme de qualité, Renoncour, rencontre à Pacy-sur-Eure un convoi de filles destinées à la déportation, puis croise à nouveau des Grieux à Calais. C'est alors que le jeune chevalier prend la parole pour raconter son histoire. Cette construction en abyme délègue la voix narrative au héros lui-même et impose une distance critique : le lecteur sait dès l'avant-propos que l'histoire finira mal, ce qui transforme la lecture en observation clinique d'une chute annoncée.
Le récit se déploie ensuite selon une structure cyclique fondée sur la répétition : rencontre, bonheur fragile, infidélité de Manon, ruine, escroquerie ou crime, fuite. Quatre infidélités majeures rythment le roman (M. de B., le vieux G... M., son fils, et la menace d'un nouveau protecteur en Louisiane). Cette circularité n'est pas un défaut de composition : elle traduit l'enfermement des amants dans un mécanisme passionnel dont ils ne peuvent sortir. Chaque rechute approfondit la déchéance morale de des Grieux, qui passe du séminariste pieux au tricheur, puis au meurtrier.
Le choix du récit rétrospectif à la première personne est décisif. Des Grieux raconte ses propres errements avec une lucidité partielle : il analyse, regrette, mais s'absout aussi en invoquant la fatalité. Dès l'avertissement, Prévost annonce vouloir présenter un exemple terrible de la force des passions
, posant le cadre moral du récit : l'oeuvre prétend instruire en montrant. Cette ambiguïté entre confession sincère et plaidoyer pro domo constitue la richesse interprétative du roman : le lecteur doit constamment évaluer la fiabilité du narrateur.
La temporalité est resserrée — quelques années — mais la mémoire des Grieux dilate ou contracte les épisodes selon leur charge affective. Les scènes de retrouvailles ou de séparation sont longuement développées, tandis que les périodes de bonheur stable sont expédiées. Ce traitement révèle que la passion se nourrit moins de la possession que du manque et de la crise.
Prévost adopte une langue classique, fluide, dépourvue de pittoresque réaliste. Des Grieux parle en honnête homme cultivé : il convoque Sénèque, l'analyse psychologique racinienne, le vocabulaire de la tragédie. Lorsqu'il évoque Manon, il use d'hyperboles révélatrices : Je l'aurais quittée pour toutes les couronnes du monde, si j'avais pu lui rendre son honneur en l'épousant ?
— la structure conditionnelle trahit l'impossibilité même de l'arrachement. La passion se dit dans une syntaxe de l'excès et du paradoxe.
Le style produit également un effet d'esthétisation qui adoucit la noirceur des actes. Quand des Grieux décrit Manon mourante dans le désert de Louisiane, il choisit la litote sublime : J'ai perdu, dans le désert d'Amérique, ce que j'avais de plus cher
. La litote, refusant le détail morbide, transforme un drame sordide en élégie. C'est là un trait stylistique majeur : la beauté du dire rachète la laideur du fait.
Manon Lescaut paraît au seuil des Lumières, dans cette zone où le roman cherche encore sa légitimité morale. Prévost s'inscrit dans la tradition du roman-mémoires (Marivaux, Crébillon) qui privilégie l'introspection sur l'aventure baroque. L'oeuvre annonce la sensibilité préromantique par son culte de la passion absolue, tout en restant fidèle à l'examen rationnel des moeurs cher aux Lumières naissantes.
Le roman dialogue aussi avec les débats philosophiques de l'époque sur la nature humaine : Manon n'est ni vertueuse ni vicieuse par essence, mais déterminée par son besoin d'aisance matérielle. Sa célèbre justification — la fidélité que je souhaite de toi, c'est celle du coeur
— dissocie sentiment et conduite, anticipant les analyses morales d'un Diderot ou d'un Laclos.
Trois motifs structurent l'interprétation. L'argent d'abord : il n'est pas un thème accessoire mais le moteur de l'intrigue. Chaque crise survient parce que la bourse est vide ; Manon ne trahit pas par perversité mais par horreur de la misère. Prévost fait ainsi du roman sentimental une analyse économique des rapports amoureux, ce qui le rend étonnamment moderne.
L'espace ensuite : Paris est le lieu de la tentation et de la corruption, la province (Amiens, Saint-Lazare) celui des tentatives de rachat, l'Amérique enfin un espace de purification utopique qui échoue. La traversée de l'océan figure une mort symbolique avant la mort réelle de Manon.
Le motif de la prison enfin — Saint-Lazare, l'Hôpital, la déportation — rappelle que les amants vivent constamment sous la menace de l'ordre social. Cette omniprésence carcérale suggère que la passion, dans une société hiérarchisée et policée, ne peut survivre qu'en marge, et finit toujours par être rattrapée. La mort de Manon dans le désert louisianais — espace vide, hors-monde — constitue à ce titre l'aboutissement logique : seule l'absence totale de société pouvait offrir à cet amour une parenthèse, et seule la mort pouvait le clore sans nouvelle trahison.