Dans Manon Lescaut (1731), l'abbé Prévost construit autour de la passion amoureuse un véritable moteur tragique : dès la première rencontre, l'amour ne libère pas le chevalier Des Grieux — il l'enchaîne. Loin d'être un ornement sentimental, ce thème est la colonne vertébrale du roman et porte une thèse inquiète sur la condition humaine à l'âge des Lumières : la raison, si vantée par le siècle, cède sans résistance devant une force qui lui est antérieure et supérieure.
L'introduction du thème est foudroyante — au sens propre. À Amiens, le jeune Des Grieux, promis à une carrière ecclésiastique et porteur de toutes les vertus de sa classe, aperçoit Manon pour la première fois. Il confie rétrospectivement dans sa narration que, quoique je n'eusse pas eu jusqu'alors beaucoup d'occasions de me signaler, j'avais passé ma vie dans une tranquillité parfaite
(première partie). Cette tranquillité s'effondre en un instant. Prévost choisit délibérément un héros vertueux pour montrer que la passion ne sélectionne pas ses victimes selon leurs mérites : elle frappe. L'emploi du passé composé dans le récit rétrospectif de Des Grieux souligne que cet instant reste, des années après, un point d'origine irréversible.
Le roman structure la passion comme une descente par paliers, chaque étape étant rendue nécessaire par la précédente. Des Grieux trahit sa famille, abandonne ses études, puis franchit des seuils moraux de plus en plus graves : le mensonge, le jeu, la complicité de meurtre. À chaque rechute, il est lucide — c'est là la cruauté du dispositif narratif. Il voit ce qu'il fait et continue. Lorsqu'il déclare que Manon est une créature d'un caractère si particulier qu'elle méritait l'amour le plus ardent et la haine la plus mortelle
(première partie), cette antithèse révèle moins un jugement sur Manon qu'une impuissance : Des Grieux sait, mais savoir ne suffit pas. La passion court-circuite le raisonnement moral.
Manon elle-même est indissociable du thème : elle en est à la fois l'objet et l'énigme. Prévost refuse de la réduire à une séductrice calculatrice. Elle aime Des Grieux à sa façon — inconstante, matérielle, mais réelle — ce qui rend le destin du chevalier d'autant plus inexorable. L'amour qu'il lui porte ne peut trouver ni réponse pleinement satisfaisante ni terrain d'extinction. Ce déséquilibre fondateur empêche toute résolution paisible. Seule la mort de Manon dans le désert américain clôt le cycle, et cette mort est elle-même ambivalente : elle sanctionne une faute collective (la transgression des ordres sociaux) tout en conférant à Manon une pureté tardive que la vie lui avait refusée.
En faisant de Des Grieux un narrateur cultivé et lucide qui se perd quand même, Prévost produit une critique oblique de la confiance des Lumières en la raison. Le roman s'ouvre sur le regard de M. de Renoncour, témoin extérieur, qui observe Des Grieux sans le comprendre entièrement — dispositif qui signale d'emblée que cette passion excède les catégories habituelles du jugement. La force fatale de l'amour n'est pas ici morale ni théologique : elle est anthropologique. Elle dit quelque chose de constitutif sur ce que c'est qu'être humain, et c'est cette vérité dérangeante qui assure à Manon Lescaut sa modernité durable.