L'abbé Prévost ne livre presque aucun portrait physique de M. de G... M.... Ce silence n'est pas un oubli : il est signifiant. Le personnage n'existe pas par son corps ni par sa personnalité propre, mais par ce qu'il possède. Vieux financier parisien, il apparaît pour la première fois lorsqu'il séduit Manon Lescaut — jeune femme que le chevalier Des Grieux aime éperdument — en lui offrant des bijoux et une rente confortable. Dès cette scène inaugurale, Prévost pose l'équation qui structure tout le roman : l'argent de G... M... contre la passion de Des Grieux.
M. de G... M... n'est pas un séducteur romantique ; c'est un acheteur. Il ne cherche pas l'amour de Manon, mais sa compagnie tarifée, ce qui place d'emblée la relation dans le registre du commerce plutôt que du sentiment. Prévost le décrit comme un homme « vieux et jaloux » (première partie), formule lapidaire qui condense ses deux défauts essentiels : l'inadéquation de l'âge au désir, et la possession possessive qui en découle. La jalousie de G... M... n'est pas celle d'un amant blessé, c'est celle d'un propriétaire qui surveille son bien.
Ce portrait fait de lui le représentant d'un ordre social hypocrite : respecté, riche, protégé par les institutions, il peut acheter impunément ce que Des Grieux ne peut offrir qu'en s'endettant ou en trichant au jeu. L'ironie de Prévost est mordante — c'est le libertin fortuné qui bénéficie de la respectabilité, tandis que le chevalier épris d'amour véritable est traité en criminel.
La deuxième partie du roman introduit le fils de G... M..., qui reproduit exactement le schéma paternel en tentant lui aussi d'acheter les faveurs de Manon. Cette répétition n'est pas un artifice de construction : elle souligne que le comportement du père n'est pas une exception individuelle, mais un système héréditaire, celui d'une classe qui confond possession et relation. Des Grieux et Manon, qui croient cette fois déjouer le piège en escroquant le jeune G... M... à son propre jeu, finissent pourtant emprisonnés — preuve que le système protège toujours les siens.
Le vrai rôle de M. de G... M... dans l'économie du roman est celui d'un miroir cruel. Chaque fois que Manon le préfère — ou feint de le préférer — à Des Grieux, le lecteur est forcé de s'interroger : est-ce trahison, pragmatisme ou simple survie ? Prévost refuse de trancher, et c'est G... M... qui rend cette ambiguïté possible. Sans lui, Manon ne serait qu'une victime ; avec lui, elle devient un personnage complexe, tiraillé entre le cœur et la nécessité matérielle.
G... M... incarne ainsi l'une des thèses centrales des Lumières naissantes que Prévost met en fiction : la société corrompt les sentiments naturels en substituant la valeur marchande à la valeur affective. Il n'est pas tant le méchant de l'histoire que le symptôme d'un monde où l'or prime sur tout — ce qui rend la passion de Des Grieux à la fois admirable et fatalement condamnée.