Dans Manon Lescaut (1731) de l'abbé Prévost, Tiberge est l'ami d'enfance du chevalier Des Grieux, le narrateur et protagoniste du roman. Destiné comme lui à l'état ecclésiastique, il représente la voie que Des Grieux aurait pu choisir — et qu'il rejette au moment où il rencontre Manon Lescaut, jeune femme d'une beauté fatale envoyée au couvent par sa famille. Tiberge n'est pas un personnage secondaire décoratif : il est le miroir moral du héros, et c'est précisément ce rôle qui en fait une figure ambiguë et révélatrice.
Prévost ne décrit pas l'apparence physique de Tiberge avec soin — son portrait moral prime sur toute description extérieure. Ce qui frappe dès sa première apparition, c'est sa loyauté sans condition. Lorsque Des Grieux s'enfuit avec Manon, Tiberge le retrouve et, plutôt que de le condamner, cherche à le comprendre. Il lui reproche ses choix avec douceur mais sans relâchement, incarnant une forme de charité chrétienne active. Prévost le présente comme le plus fidèle ami que j'aie jamais eu
(Première Partie), formule qui dit tout : Tiberge est défini par sa relation à Des Grieux, non par lui-même.
Tiberge est l'homme de la raison et de la foi, deux piliers de la morale classique que Des Grieux invoque lui-même pour mieux s'en détourner. Chaque fois qu'il intervient, il formule le même diagnostic : Des Grieux se perd par faiblesse, la passion l'aveugle, le salut passe par le renoncement. Ces arguments sont irréfutables — et parfaitement inefficaces. C'est là le paradoxe central du personnage : avoir raison sans jamais convaincre. Quand Des Grieux lui explique que son amour pour Manon relève d'une fatalité qui m'entraîne malgré moi
(Première Partie), Tiberge ne peut qu'opposer le devoir à la fatalité, sans que ce devoir ait jamais le dernier mot. Le roman semble ainsi mettre en scène l'insuffisance de la morale rationnelle face à la réalité de la passion.
La véritable contradiction de Tiberge réside dans ses actes plus que dans ses discours. Il prête de l'argent à Des Grieux à plusieurs reprises, sachant parfaitement que cet argent servira à entretenir une liaison qu'il réprouve. Il aide celui qu'il aime à se perdre, au nom de l'amitié. Prévost fait de lui un personnage dont la vertu est constamment en tension avec l'affection — et l'affection l'emporte toujours. Cette générosité paradoxale fait de Tiberge non pas un saint, mais un homme : incapable d'appliquer jusqu'au bout les principes qu'il défend.
Tiberge est indispensable à l'architecture morale du texte. Sans lui, le roman risquerait de ne proposer aucune alternative à la passion dévastatrice de Des Grieux. Avec lui, Prévost offre une voix à la raison — tout en la condamnant à l'impuissance. Tiberge ne juge pas Manon avec cruauté, mais il ne comprend pas non plus ce qui fait d'elle une figure irrésistible. Il reste en dehors du mystère de la passion, et c'est précisément cette extériorité qui le rend, malgré toute sa bonté, légèrement étranger à ce que le roman cherche à explorer. Sa présence pose la question fondamentale des Lumières : la raison suffit-elle à gouverner l'homme ? Manon Lescaut répond clairement — et douloureusement — par la négative.