Des Grieux nous est présenté dès les premières pages du roman par le narrateur-cadre Renoncour, qui le croise sur la route d'Amiens en compagnie de forçats. Bien que couvert de poussière et visiblement déchu, le jeune homme conserve quelque chose d'une noblesse naturelle qui frappe immédiatement. Cette première image dit tout : Des Grieux est un personnage de la chute, mais une chute qui ne détruit pas entièrement l'éclat originel. Fils d'une famille noble, destiné à une carrière ecclésiastique ou militaire brillante, il rencontre Manon Lescaut à dix-sept ans et bascule, en quelques heures, d'une existence ordonnée vers un désordre total.
Ce qui rend Des Grieux fascinant, c'est moins ce qu'il fait que la manière dont il justifie ce qu'il fait. Il est toujours en train de se raconter à lui-même : chaque mensonge, chaque tricherie, chaque abandon de ses principes s'accompagne d'un commentaire qui vise à préserver l'image d'un homme honnête malgré tout. Je me flattais qu'elle était trop bien née pour se résoudre à des bassesses
(Manon Lescaut, première partie) — cette phrase révèle le mécanisme fondamental du personnage : l'illusion volontaire. Des Grieux sait, et refuse de savoir. Cette mauvaise foi lucide n'est pas de la faiblesse ordinaire ; c'est une forme d'intégrité paradoxale : il reste fidèle à sa passion même contre sa propre raison.
La contradiction traverse tout le roman. Des Grieux se présente comme victime d'un destin cruel, d'une passion qui le dépasse, et formule des raisonnements presque philosophiques pour relativiser la morale commune. Qui peut blâmer un cœur tendre et sensible, qui se laisse entraîner par une passion qui lui plaît ?
(Manon Lescaut, première partie) — il retourne ici la faute morale en argument sentimental, anticipant Rousseau en postulant la bonté naturelle du cœur contre la rigidité des normes sociales. Pourtant, c'est lui qui ment, vole, tue même. L'Abbé Prévost ne présente pas un innocent : il présente un être qui se croit innocent.
Au fil du roman, Des Grieux ne grandit pas vraiment au sens moral du terme. Il traverse des épreuves — l'emprisonnement, la déportation en Louisiane, la pauvreté —, mais chaque nouvelle catastrophe est aussitôt suivie d'un retour à Manon, d'une rechute identique. Ce qui change, c'est l'intensité de son dénuement. À la mort de Manon en Louisiane, il atteint un point de rupture qui ressemble moins à une leçon apprise qu'à un épuisement de la passion elle-même. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon
(Manon Lescaut, seconde partie) — la scène n'est pas une conversion, c'est une déploration. Des Grieux reste jusqu'au bout dans le registre de la passion, même devant la mort.
Son père, Tiberge son ami fidèle, M. de G… M… : tous représentent l'ordre social, la raison, la morale. Des Grieux les entend, les comprend même, mais les contourne systématiquement. Tiberge est peut-être le personnage le plus significatif de ce système de relations : ami constant, il incarne la voie que Des Grieux aurait pu choisir, et que le roman montre comme parfaitement valide — mais ennuyeuse, insuffisante pour un cœur aussi « vif et emporté ». La relation avec Manon, elle, est moins un amour réciproque qu'une dépendance asymétrique : Manon reste insaisissable, légère, tandis que Des Grieux s'y consume.
Des Grieux est un personnage-laboratoire : Prévost l'utilise pour interroger les fondements de la morale au moment même où les philosophes les remettent en question. Si la raison est la faculté suprême de l'homme des Lumières, Des Grieux en est la face d'ombre — un être raisonnable qui choisit délibérément de ne pas se gouverner par la raison. Il ne réfute pas les valeurs de son époque ; il les applique sélectivement, au service de sa passion. C'est cela, sa modernité troublante : il nous ressemble.