Dans Manon Lescaut (1731), l'abbé Prévost construit une passion amoureuse qui ne peut exister qu'à condition d'être financée. L'argent n'y est pas un détail de couleur sociale : il est la condition même de la relation entre le chevalier Des Grieux et Manon Lescaut, jeune femme d'origine modeste que le héros rencontre à Amiens alors qu'elle est conduite de force vers un couvent. Dès cet instant, leur amour s'inscrit dans un rapport à la nécessité matérielle qui ne les quittera plus.
Le premier abandon de Manon s'explique directement par la misère. Lorsqu'elle quitte Des Grieux pour le riche fermier général M. de B…, elle ne cède pas à un caprice : elle choisit la survie. Prévost fait dire à Manon, dans une lettre que Des Grieux reçoit comme un coup de poignard, qu'elle aime Des Grieux mais qu'elle ne peut vivre sans pain ni sans commodités. Cette logique — aimer sans pouvoir se permettre d'aimer — structure l'ensemble du roman. Manon n'est pas vénale par nature ; elle est pragmatique par nécessité, et c'est précisément ce que Des Grieux refuse d'admettre, préférant l'accabler de reproches plutôt que d'interroger sa propre incapacité à subvenir à leurs besoins.
Face à la répétition du dénuement, Des Grieux glisse progressivement vers des pratiques qu'il réprouve lui-même. Il triche aux cartes avec Lescaut, le frère de Manon, pour renflouer leurs finances à Paris : Je gagnai si considérablement que je me trouvai, en peu de semaines, à la tête de dix mille francs
(Première partie). La précision chiffrée est révélatrice : Prévost ancre la passion dans une comptabilité concrète. L'argent gagné au jeu n'est pas une richesse — c'est un sursis. Dès qu'il est épuisé, la catastrophe recommence. Ce cycle infernal du gain et de la perte structure le rythme même du récit, donnant à l'œuvre sa dynamique de chute répétée.
Le thème de l'argent est indissociable de celui de l'ordre social. Des Grieux appartient à la noblesse mais en est économiquement dépendant — dépendant de son père, puis de ses protecteurs, puis du crime. Manon, elle, n'a aucun capital autre que sa beauté. Prévost montre avec une lucidité toute dix-huitièmiste que la vertu est un luxe de riches : Que la vertu ne serait-elle pas belle si elle était servie par la fortune ?
se demande Des Grieux (Deuxième partie). La question, rhétorique dans la bouche du héros, est en réalité le vrai sujet moral du roman. L'abbé Prévost n'absout pas ses personnages, mais il désigne les structures qui les condamnent.
L'épisode final en Louisiane, où Manon et Des Grieux sont déportés comme criminels, pousse le thème à son terme : dépouillés de tout ressource, de tout réseau social, les deux amants font l'expérience d'une survie nue, réduite à l'essentiel. C'est là, paradoxalement, que leur amour atteint sa forme la plus pure — et c'est là que Manon meurt, épuisée. La mort survient non par drame romantique, mais par manque de tout : abri, soins, nourriture. L'argent, absent jusqu'au bout, achève ce qu'il avait commencé : il définit les limites de ce que deux êtres sans fortune peuvent s'offrir, y compris la vie.