Dans Manon Lescaut (1731), l'abbé Prévost encadre l'histoire de Des Grieux dans un dispositif narratif très précis : un homme de qualité — le narrateur-cadre des Mémoires d'un homme de qualité — recueille le témoignage d'un jeune noble déchu qu'il rencontre par deux fois sur les routes de France. Tout le roman est donc une parole adressée, une confession qui se double immédiatement d'une défense. Cette architecture impose une lecture : avant même d'ouvrir le récit, Des Grieux cherche un auditeur, c'est-à-dire un juge qu'il espère convertir en témoin bienveillant.
Dès l'avis de l'auteur fictif — « Avis de l'auteur des Mémoires d'un homme de qualité » —, Prévost présente Des Grieux comme « un jeune aveugle » dont l'histoire doit servir d'« exemple terrible ». Mais cette promesse morale fonctionne comme un écran : en affirmant que le récit sera une leçon, elle autorise Des Grieux à tout dire, y compris ses trahisons, ses lâchetés et ses crimes. La forme confessionnelle crée ainsi un espace rhétorique ambigu où l'aveu et la justification se confondent.
Le principal outil de la justification est la passion elle-même. Lorsque Des Grieux explique sa première rencontre avec Manon à Amiens, au livre premier, il décrit le coup de foudre comme une fatalité qui abolit toute responsabilité : Je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport.
Le verbe pronominal (« je me trouvai ») efface l'agent au profit d'un état subi. Cette grammaire du passif revient tout au long du récit chaque fois que Des Grieux commet une faute grave — abandon de ses études, vol, complicité de meurtre —, comme si la passion était toujours le vrai sujet de la phrase, et lui un simple complément circonstanciel.
La présence de l'Homme de qualité dans le cadre narratif n'est pas ornementale. Des Grieux lui parle en sachant qu'il est lu : il adapte son ton, multiplie les autocritiques calculées (Je ne cherche point à me justifier
, dit-il au livre premier, avant de consacrer plusieurs pages à le faire) et convoque les références aux grands amants tragiques de la tradition — Énée, saint Augustin — pour donner à sa passion une dignité littéraire. Se comparer à des figures canoniques, c'est plaider non coupable devant le tribunal de la culture.
Pourtant, la thèse de Des Grieux se fragilise à mesure qu'il la développe. Chaque fois qu'il prétend n'avoir agi que par amour, le lecteur observe que ses décisions servent aussi son orgueil, son refus de la médiocrité sociale ou sa jalousie. La mort de Manon en Louisiane — racontée avec une emphase lyrique qui transforme la réalité sordide d'une déportation en scène d'opéra — est l'aboutissement de ce mécanisme : le récit sublime ce qu'il devrait avouer. C'est précisément parce que la narration est si habile que le roman reste une question ouverte sur la sincérité du narrateur, et, plus largement, sur la capacité du langage à dire la vérité d'une vie quand cette vie doit être racontée pour être supportée.