Dans La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette (1678), M. de Clèves est un mari aimant et vertueux qui a épousé Mlle de Chartres sans en être aimé d'un amour égal. Tout au long du roman, il souffre de sentir que sa femme lui est fidèle par devoir et par vertu, mais non par passion. Lorsqu'un quiproquo lui laisse croire qu'elle a accordé une entrevue secrète à M. de Nemours — le jeune duc dont elle est éprise —, le chagrin et la jalousie l'emportent sur lui et il dépérit, mourant de ce que le roman présente comme une douleur morale autant que physique.
Le paradoxe central du dénouement est là : la disparition de M. de Clèves supprime l'obstacle légal à l'union de la princesse avec M. de Nemours, mais elle en crée un bien plus profond — la culpabilité. Mme de Clèves s'estime responsable de la mort de son mari. Elle a elle-même avoué sa passion à M. de Clèves dans la célèbre scène de l'aveu, et cet aveu, joint aux soupçons de l'entrevue de Coulommiers, a brisé le prince. La princesse ne peut donc pas vivre son amour pour M. de Nemours sans avoir le sentiment de bâtir son bonheur sur le malheur et la mort d'un homme qui l'aimait sincèrement.
Madame de Lafayette insiste sur cet enchaînement causal : M. de Clèves, sur son lit de mort, dit à sa femme qu'il ne peut se résoudre à la plaindre, ni à lui pardonner entièrement. Ces dernières paroles sonnent comme un verdict moral dont la princesse ne se relèvera pas. Elles transforment le veuvage, moment qui aurait pu être celui d'une libération, en une forme de condamnation intérieure.
Après la mort de M. de Clèves, M. de Nemours cherche à revoir la princesse et obtient finalement une entrevue. C'est l'un des moments les plus analysés du roman classique français. La princesse y expose à M. de Nemours les raisons de son refus avec une lucidité implacable. Elle ne nie pas son amour — elle l'affirme même —, mais elle avance deux arguments décisifs.
Ce double raisonnement révèle que la mort du mari n'a pas simplement réveillé la culpabilité : elle a aussi aiguisé le regard que la princesse porte sur elle-même et sur la nature de la passion. Elle a vu, à travers la douleur de son mari, ce que l'amour peut faire à un être humain, et elle refuse d'infliger ni de subir pareille destruction.
Le roman s'achève sur le retrait progressif de la princesse : elle passe une partie de l'année dans un couvent et l'autre dans une maison retirée, s'occupant à des pratiques de piété et à des œuvres de charité, jusqu'à une mort présentée comme relativement proche. Ce dénouement a souvent été lu comme une forme d'héroïsme moral — la victoire de la raison et de la vertu sur la passion — mais aussi comme une forme de mort anticipée, une vie qui se vide de tout ce qui faisait le monde de la cour.
La mort de M. de Clèves agit donc comme un révélateur : elle met à nu la vérité de la condition de la princesse. Tant que le mariage existait, la fidélité avait une forme concrète, un cadre. Une fois le mari disparu, la princesse doit inventer elle-même les limites qui la protègeront — et elle choisit les plus radicales. Le renoncement à M. de Nemours n'est pas une décision prise dans la tristesse ou la résignation ; le roman la présente comme un choix lucide, douloureux, mais cohérent avec la vision du monde qui traverse toute l'œuvre : la passion est destructrice, et la seule façon de lui résister est de s'en éloigner absolument.