Dans La Princesse de Clèves (1678), Madame de Lafayette construit un roman où la mort ne surgit pas comme accident brutal mais comme présence constante, silencieuse, qui donne à chaque décision son véritable poids moral. Loin d'être un ornement tragique, elle est le véritable étalon à l'aune duquel se mesure la vie intérieure de l'héroïne — et, par extension, la valeur des choix humains.
Le roman s'ouvre sur une cour brillante, mais Lafayette prend soin d'y multiplier les morts dès les premières pages : le roi Henri II, frappé lors d'un tournoi, disparaît au cœur du récit, entraînant la dissolution de ce monde festif. Cette mort royale n'est pas anecdotique : elle détruit le cadre même dans lequel Mme de Clèves évolue et démontre que la magnificence de la cour repose sur un sol fragile. Lafayette inscrit ainsi la vanité des grandeurs mondaines — thème typiquement classique, proche de la pensée moraliste de Pascal ou La Rochefoucauld — dans la trame narrative elle-même.
La scène la plus déterminante est celle de la mort de M. de Clèves. Rongé par la jalousie après l'aveu de sa femme et par le chagrin de la savoir amoureuse d'un autre — M. de Nemours —, il dépérit et meurt de douleur. L'héroïne se retrouve alors confrontée à une culpabilité que rien ne peut effacer : elle reconnaît que son aveu, acte vertueux en apparence, a indirectement causé la mort de son mari. Cette mort fonctionne comme un jugement moral intériorisé. Elle ne vient pas de Dieu, ni d'une loi extérieure, mais de la conscience même de Mme de Clèves, qui en fait la source de son renoncement définitif.
Lorsque M. de Nemours, désormais libre de tout obstacle, sollicite l'amour de la princesse devenue veuve, celle-ci lui oppose un refus qui constitue l'un des gestes les plus singuliers de toute la littérature classique. Elle lui explique — dans un entretien souvent lu comme le cœur philosophique du roman — que son devoir envers la mémoire de son mari et la conscience de ses propres faiblesses l'interdisent de céder. Le bonheur qu'elle pourrait trouver avec Nemours lui apparaît comme un bonheur « illégitime », souillé à l'avance par la cause de la mort de M. de Clèves. Ce refus est une forme de mort symbolique : la princesse renonce non seulement à l'amour, mais à elle-même en tant que femme désirant. Elle se retire du monde et meurt peu après, comme si ce renoncement ne pouvait s'accomplir pleinement que dans la mort réelle.
Ce que Lafayette construit à travers ce motif, c'est une morale de la lucidité. La mort — de l'époux, du monde de la cour, du désir — ne punit pas l'héroïne : elle lui révèle ce qu'elle est vraiment et ce qu'elle doit choisir. En cela, La Princesse de Clèves s'inscrit pleinement dans l'esprit du classicisme français : la connaissance de soi, si chère à la pensée moraliste du siècle, passe ici par l'épreuve irréversible de la perte. La mort n'est pas une fin, mais la condition de toute vérité morale.