clairelit.fr clairelit
Progression
0 / 20
La Princesse de Clèves
Classicisme Prose Bac

Quel rôle joue la mère de la princesse, Mme de Chartres, dans l'éducation morale de sa fille dans La Princesse de Clèves ?

Questions & réponses · Madame de Lafayette
Claire Beaumont
4 min de lecture · 22 September 2026

Dans La Princesse de Clèves (1678), Mme de Lafayette place au cœur de son roman une relation mère-fille rare dans la littérature classique : celle qui unit Mme de Chartres à sa fille, la jeune héroïne que l'on appellera la princesse de Clèves après son mariage. Cette relation n'est pas un simple accessoire narratif — elle constitue le socle moral de toute l'œuvre.

Une éducation fondée sur la lucidité, non sur l'ignorance

Dès les premières pages du roman, le narrateur souligne que Mme de Chartres adopte une méthode éducative inhabituelle pour l'époque. Plutôt que de préserver sa fille de toute connaissance des passions — ce qui était l'usage courant —, elle choisit de lui en parler ouvertement. Elle lui dépeint la galanterie, la tromperie, le peu de sincérité des hommes de cour, et les malheurs que l'amour entraîne inévitablement pour les femmes qui s'y abandonnent. L'objectif n'est pas d'effrayer la jeune fille, mais de la doter d'une conscience claire des dangers du monde, afin qu'elle puisse s'en prémunir par elle-même.

Cette approche pédagogique est profondément classique dans son esprit : elle mise sur la raison comme rempart contre les désordres de la passion. Mme de Chartres croit que sa fille, bien informée, sera capable de choisir la vertu en toute connaissance de cause, plutôt que d'y être contrainte par une innocence naïve qui ne résisterait pas au premier contact avec la cour.

La vertu présentée comme bonheur, non comme sacrifice

L'un des aspects les plus remarquables de l'enseignement maternel est son cadrage rhétorique. Mme de Chartres ne présente pas la vertu comme une obligation douloureuse ou un devoir abstrait : elle la propose à sa fille comme le chemin du bonheur véritable. En montrant les souffrances que la passion produit — jalousie, humiliation, perte de soi —, elle rend la vertu désirable. Cette stratégie est d'une subtilité psychologique évidente : il s'agit moins d'interdire que de convaincre.

Mme de Chartres encourage également sa fille à s'attacher à son mari, M. de Clèves, qui l'aime sincèrement, et à trouver dans ce mariage une sécurité morale et affective. Elle lui suggère ainsi que la raison et le cœur peuvent, dans de bonnes conditions, s'accorder — même si l'œuvre montrera que cet accord est tragiquement impossible lorsque la passion surgit pour le duc de Nemours.

La scène du conseil : derniers mots et héritage moral

Le moment le plus marquant du rôle maternel est sans doute la scène de l'agonie de Mme de Chartres. Sur son lit de mort, elle révèle à sa fille qu'elle sait que celle-ci éprouve des sentiments pour un homme autre que son mari — il s'agit du duc de Nemours, figure séduisante et dangereuse de la cour. Ce dévoilement est d'une gravité exceptionnelle : c'est la mère elle-même qui nomme le danger, donnant à sa fille les dernières armes morales dont elle aura besoin pour résister.

Cette scène fonctionne comme un legs symbolique. Mme de Chartres, en mourant, ne disparaît pas vraiment de l'œuvre : sa voix continue de résonner dans la conscience de la princesse. Tout au long du roman, les décisions de l'héroïne — notamment l'aveu fait à son mari et, finalement, son refus d'épouser Nemours après la mort de M. de Clèves — peuvent se lire comme une fidélité intérieure aux principes maternels.

Une éducation qui crée aussi une solitude

Il faut cependant nuancer : l'éducation de Mme de Chartres, si elle arme sa fille contre la passion, lui impose aussi un idéal de vertu si exigeant qu'il devient difficilement compatible avec le bonheur ordinaire. La princesse se retrouve seule avec des principes qui la distinguent radicalement des autres femmes de la cour, incapables de comprendre ses scrupules. Cette singularité morale, héritée de sa mère, est à la fois sa force et sa condamnation à une forme d'isolement — illustré par le retrait du monde qui clôt le roman.

Mme de Chartres est ainsi bien plus qu'un personnage secondaire : elle est l'architecte invisible de l'intériorité de son personnage principal, et c'est dans le rapport entre héritage maternel et expérience vécue que se joue l'essentiel du roman.

Quiz
Teste tes connaissances sur La Princesse de Clèves
QCM · corrigé automatiquement
Commencer le quiz →
0 / 20