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La Princesse de Clèves
Classicisme Prose Bac

Quelle est la signification du portrait dérobé par le duc de Nemours dans La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette ?

Questions & réponses · Madame de Lafayette
Claire Beaumont
5 min de lecture · 19 August 2026

Un geste furtif au cœur du roman

L'épisode du portrait se déroule chez la reine dauphine, lors d'une réunion mondaine à la cour d'Henri II. Un peintre y a exposé plusieurs miniatures, parmi lesquelles un portrait de la princesse de Clèves — jeune femme mariée au prince de Clèves, dont le duc de Nemours, figure séduisante de la cour, est éperdument amoureux. Profitant d'un moment où l'attention générale est détournée, Nemours s'empare discrètement du portrait. La princesse, seule, surprend le geste. Elle ne dit rien.

Ce silence est le premier nœud interprétatif de la scène : il ne signifie ni indifférence ni complicité involontaire. Il révèle plutôt la paralysie d'une conscience qui se sait prise en faute — non par un acte, mais par un aveu intérieur. Dénoncer Nemours, c'est admettre qu'elle a remarqué son manège, donc qu'elle l'observe, donc qu'il occupe son attention d'une façon qui n'est plus neutre. Le silence protège autant Nemours qu'il expose la princesse à elle-même.

Le portrait comme substitut du désir

Dans la logique du roman classique, le portrait miniature n'est pas un simple objet décoratif : il est une image du visage aimé que l'on peut posséder, contempler en secret, emporter avec soi. Voler le portrait, c'est vouloir posséder symboliquement celle qu'on ne peut pas avoir. Nemours ne peut ni déclarer ouvertement sa passion — la bienséance et l'honneur l'interdisent — ni espérer d'union légitime avec une femme mariée. Le portrait devient alors le seul espace où son désir trouve une forme de satisfaction : une possession imaginaire, permise par l'image là où le réel s'y refuse.

Madame de Lafayette inscrit ainsi cet épisode dans une économie du manque caractéristique de la passion telle que la conçoit le classicisme : le désir naît et s'entretient précisément de ce qui lui est refusé. La miniature dérobée n'apaise pas la passion de Nemours, elle la nourrit.

Le regard, vecteur des sentiments inavouables

Ce qui rend la scène particulièrement dense, c'est la symétrie des regards qu'elle met en place. Nemours regarde le portrait — reproduction du visage de la princesse. La princesse regarde Nemours dérober ce portrait. Et le lecteur, placé dans la position du narrateur omniscient, observe l'ensemble de cette circulation de regards que personne, dans la scène, ne formule à voix haute.

Le regard est, tout au long du roman, le principal vecteur des sentiments que la parole ne peut ou ne doit pas exprimer. Dès leur première rencontre au bal, la princesse et Nemours échangent des regards qui valent un aveu. L'épisode du portrait radicalise cette logique : ici, même le portrait — objet inerte, image sans parole — devient le foyer d'un désir que les deux protagonistes ne peuvent nommer entre eux.

La réaction de la princesse : entre lucidité et trouble

Le comportement de Mme de Clèves pendant la scène mérite une attention particulière. Madame de Lafayette nous montre une héroïne qui ne se laisse pas emporter par l'émotion au point de perdre toute maîtrise, mais dont la maîtrise elle-même trahit l'ébranlement. Garder le silence face au vol, c'est une décision — même si elle n'est pas pleinement consciente et réfléchie sur le moment. La princesse perçoit confusément que laisser Nemours garder le portrait, c'est lui accorder quelque chose, une forme de permission tacite, un premier écart par rapport à la rigueur de la vertu qu'elle s'impose.

Cette tension entre la lucidité morale de la princesse et le trouble que lui inspire Nemours est précisément ce qui fait d'elle un personnage tragique dans la tradition classique : elle voit clairement le danger, elle en mesure les implications, et pourtant elle ne peut pas tout à fait agir comme si ce danger n'existait pas pour elle.

Un épisode miroir de la confession à son mari

L'épisode du portrait anticipe et annonce la scène la plus célèbre du roman : l'aveu que la princesse de Clèves fait à son mari, lui confessant l'inclination qu'elle ressent pour un autre homme sans le nommer. Dans les deux cas, un secret est à la fois révélé et retenu — le portrait est dérobé mais la princesse se tait ; la passion est confessée au mari mais le nom de Nemours n'est pas prononcé. Ces demi-aveux, ces silences éloquents, sont la signature stylistique et morale du roman : la vérité intérieure s'y manifeste toujours de manière oblique, jamais frontalement.

Le vol du portrait fonctionne donc comme une métonymie de toute la relation entre Nemours et Mme de Clèves : une passion réelle, intense, mutuellement perçue, et pourtant impossible à assumer dans le cadre des valeurs — honneur, fidélité conjugale, réputation — qui structurent le monde de la cour et la conscience de l'héroïne.

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