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Andromaque
Classicisme Prose Bac Section 19 / 19

La mort comme issue tragique

Thèmes & motifs · Jean Racine
Claire Beaumont
4 min de lecture · 12 July 2026

Dans Andromaque (1667), Jean Racine construit une mécanique tragique d'une précision implacable : chaque personnage est pris dans une chaîne de désirs non réciproques — Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui n'aime que la mémoire d'Hector, son mari mort à Troie. Cette structure en cercle fermé interdit toute issue heureuse et fait de la mort la seule résolution possible. Loin d'être un simple coup de théâtre final, la mort hante la pièce dès les premières scènes et organise l'ensemble du drame comme son horizon inévitable.

Une mort annoncée dès l'origine

La tragédie s'ouvre sur les ruines de Troie et sur le deuil d'Andromaque, veuve d'Hector et mère d'Astyanax, l'enfant que les Grecs réclament pour l'exécuter. La mort est donc déjà présente avant même que l'action commence : elle appartient au passé des personnages et conditionne chacun de leurs gestes. Andromaque vit dans le souvenir de son mari disparu, et c'est précisément ce refus de tourner le dos aux morts qui la rend inaccessible à Pyrrhus. Racine installe ainsi la mort comme mémoire autant que comme menace, un passé qui empêche le présent de vivre.

Le sacrifice comme seule fidélité possible

Le dilemme central d'Andromaque — sauver son fils Astyanax en épousant Pyrrhus, ou lui rester fidèle en refusant — culmine à l'acte III. La solution qu'elle imagine, exposée à sa confidente Céphise, révèle toute la logique sacrificielle de la pièce : elle acceptera d'épouser Pyrrhus pour protéger l'enfant, puis se donnera la mort aussitôt après la cérémonie afin de ne pas trahir la mémoire d'Hector. Dans ce calcul, la mort n'est pas une défaite mais un acte de fidélité absolue. Racine fait d'Andromaque la seule figure qui maîtrise sa propre fin, transformant le suicide projeté en geste héroïque et presque sacré.

La mort des autres : violence et désintégration

Les morts qui surviennent effectivement à l'acte V sont, elles, dépourvues de toute grandeur maîtrisée. Pyrrhus est assassiné par Oreste et ses compagnons au pied de l'autel, au moment même où il épousait Andromaque — ironie tragique qui fait du mariage et de la mort une seule et même scène. Hermione, apprenant la nouvelle du meurtre qu'elle avait elle-même commandé, retourne sa haine contre elle-même et se suicide sur le corps de Pyrrhus. Racine accumule ainsi les morts en cascade, montrant que la passion portée à son paroxysme ne génère que destruction.

Le sort d'Oreste parachève cette logique. À la scène 5 de l'acte V, il sombre dans la folie après avoir perdu Hermione, voyant dans ses hallucinations les Furies qui le poursuivent et le corps de la femme qu'il aimait. Sa mort symbolique — la raison anéantie — est peut-être la plus terrible, car elle prive le personnage même de la lucidité de sa propre fin. Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance (acte I, scène 1) : dès son entrée en scène, Oreste pressentait que son destin l'entraînerait vers l'abîme plutôt que vers le bonheur.

La mort comme révélateur de l'ordre racinien

La survie paradoxale d'Andromaque — la seule qui ne voulait pas vivre pour elle-même — éclaire la vision du monde que Racine déploie dans la pièce. Ceux qui désirent et réclament périssent ; celle qui avait déjà consenti à mourir se retrouve reine d'Épire, son fils sauf. La mort n'est donc pas distribuée au hasard : elle sanctionne l'hybris des passions et révèle l'incompatibilité fondamentale entre le désir humain et l'ordre du monde. En faisant de la mort l'issue tragique de presque tous ses personnages, Racine signe une méditation sur la violence du vouloir et l'impossibilité d'aimer sans détruire.

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