Hernani (1830) de Victor Hugo met en scène trois hommes — le proscrit Hernani, le vieux duc de Silva et le roi Don Carlos — qui se disputent l'amour de Doña Sol de Silva. Mais réduire ce personnage à un enjeu entre rivaux serait passer à côté de l'essentiel : Doña Sol est le véritable centre moral de la pièce, celle dont la volonté et la constance donnent au drame toute sa dimension tragique.
Hugo présente Doña Sol dès la première scène comme une jeune femme noble, fiancée contre son gré au vieux duc de Silva, son oncle et tuteur. Son nom même — « sol » en espagnol, le soleil — la place d'emblée du côté de la lumière et de l'éclat. Cette beauté n'est cependant jamais ornementale : elle est immédiatement associée à une volonté farouche. Lorsqu'elle retrouve Hernani en secret la nuit, c'est elle qui a pris l'initiative du rendez-vous. Elle n'attend pas d'être choisie ; elle choisit.
La caractéristique la plus profonde de Doña Sol est son refus de tout demi-mesure affectif. Confrontée à Don Carlos qui lui offre la puissance et la sécurité, elle lui oppose un refus sans appel. De même, face au duc de Silva dont l'amour est réel mais vieillissant, elle exprime sans cruauté mais sans hésitation la nature de ses sentiments : elle préfère suivre un proscrit sans nom ni fortune. Cette logique de l'absolu la rattache à la grande tradition romantique du personnage qui place l'authenticité intérieure au-dessus des conventions sociales.
C'est dans l'acte III que sa nature se révèle le plus clairement. Quand Hernani, avant de se livrer à ses ennemis, lui propose de le laisser partir seul, elle répond avec une des répliques les plus célèbres de la pièce :
Vous êtes mon lion superbe et généreux !(acte III, scène 4)
La métaphore animale n'est pas un simple compliment galant : elle dit la sauvagerie noble qu'elle aime en lui, cette part indomptable qui serait défigurée par une vie ordinaire. Doña Sol ne veut pas d'Hernani assagi ; elle veut l'homme entier, y compris dans sa part dangereuse.
La pièce construit un mouvement cruel : plus Doña Sol approche du bonheur, plus la fatalité resserre son étreinte. Au dernier acte, le soir même de ses noces avec Hernani, le cor retentit — signe du pacte mortel que le proscrit a jadis conclu avec Silva. Face à la mort imminente, elle ne supplie pas, ne négocie pas : elle réclame sa part du poison. Son geste final n'est pas celui d'une victime mais d'un être qui choisit, jusqu'au bout, de rester à la hauteur de l'amour qu'elle a professé. La mort devient ainsi l'ultime preuve de sa cohérence.
Dans la dramaturgie hugolienne, Doña Sol joue un rôle structural essentiel : elle est l'étalon moral qui mesure chaque homme. Don Carlos, malgré sa grandeur future, n'obtient pas son amour ; Silva, malgré sa loyauté, ne peut que la contraindre. Seul Hernani — imparfait, condamné, sans avenir — est digne d'elle, précisément parce qu'il est, comme elle, absolument lui-même. Hugo fait de Doña Sol l'incarnation de ce que le romantisme place au-dessus de tout : la fidélité à soi, fût-ce au prix de la vie.