Dans le drame romantique Hernani (1830), Victor Hugo construit un monde où la mort n'est pas une fin subie mais une destination choisie. Pour Hernani — noble dépossédé, proscrit, amant — et pour Doña Sol — l'héroïne qui lui est promise puis arrachée —, mourir ensemble représente la seule forme d'accomplissement que leur offre une existence placée sous le signe de la fatalité. Le motif de la mort glorieuse traverse les cinq actes et donne à la pièce sa cohérence tragique.
Dès l'acte I, Hernani se présente à Doña Sol comme un être marqué par la malédiction : Je suis une force qui va !
(acte III, scène 4), cri qui résume une existence sans ancrage, portée uniquement par l'élan et l'excès. Cette définition de soi exclut d'emblée toute vie ordinaire. La mort n'est pas une menace extérieure ; elle est inscrite dans la nature même du personnage. Hugo pose ainsi les termes du contrat romantique : aimer Hernani, c'est accepter de partager sa trajectoire vers l'anéantissement.
Le pivot dramatique et thématique se situe à l'acte III, scène 5, lorsqu'Hernani, pour obtenir l'aide de don Ruy Gomez à se venger du roi, lui remet son cor et prononce un serment : au premier son de cet instrument, il remettra sa vie entre les mains du vieillard. Cet engagement transforme la mort en monnaie d'honneur, en ciment d'une parole donnée. Le cor devient dès lors un symbole ambigu — objet d'amour et instrument de mort —, omniprésent dans la mémoire des spectateurs jusqu'au dénouement. La mort est ici contractualisée, arrachée à l'accident pour devenir acte volontaire.
L'acte V réunit les deux fils de l'intrigue — l'union des amants et l'échéance du serment — en une scène d'une densité saisissante. Hernani et Doña Sol viennent de se marier ; à peine leur bonheur est-il nommé que don Ruy Gomez sonne du cor. La réponse de Doña Sol est immédiate : elle réclame sa part du poison, refusant que son époux meure seul. Donne cette fiole !
(acte V, scène 6) : le ton impératif dit tout — non la résignation, mais la revendication d'une mort partagée. Mourir ensemble, c'est accomplir le mariage mieux qu'aucune vie commune ne l'aurait fait.
Leurs dernières paroles scellent cette logique. Hernani, expirant, salue Doña Sol comme la nuit nuptiale
qui commence (acte V, scène 6) : l'oxymore fusionne les noces et le trépas, le blanc et le noir, l'amour et la destruction. Hugo recourt ici à l'esthétique du sublime romantique : ce qui est terrible devient beau parce que total.
La mort des amants ne fonctionne pas seulement comme climax émotionnel ; elle porte un jugement sur l'ordre social. Don Carlos — devenu l'empereur Charles Quint —, don Ruy Gomez, les lois du serment féodal : toutes les forces qui ont empêché l'union de Hernani et Doña Sol appartiennent à un monde de contraintes et de calculs. En mourant, les deux amants échappent à ce monde et, du même geste, le condamnent. La mort est ici une sortie autant qu'un accomplissement : elle dit l'impossibilité de vivre l'absolu dans une société fondée sur le compromis. C'est en ce sens que Hernani dépasse le simple drame de l'amour contrarié pour devenir, sous la plume de Hugo, un manifeste sur la dignité de l'idéal.