Don Carlos apparaît dès la première scène du drame — caché dans une armoire pour surprendre Doña Sol, la jeune femme qu'il convoite — dans une posture qui résume d'emblée son caractère : l'homme de pouvoir qui s'arrange avec les règles qu'il impose aux autres. Roi d'Espagne, il se comporte pourtant comme un séducteur de comédie, dissimulé et calculateur. Hugo installe ainsi un décalage fondateur entre la dignité royale et la bassesse des moyens, entre le rang et la conduite. Cette tension n'est pas un simple trait satirique : elle annonce toute la question que la pièce posera sur ce que signifie régner.
Ce qui caractérise Don Carlos, c'est une énergie brute, presque animale, tournée vers la possession — de Doña Sol, de l'Empire, de la postérité. Il ne connaît ni la mélancolie d'Hernani ni la tendresse résignée du vieux duc de Silva ; il agit, il prend, il calcule. Lorsqu'il déclare à Doña Sol, à l'acte I, Vous m'appartenez comme le royaume
(acte I, scène 2), il révèle une conception du monde entièrement fondée sur la propriété : les êtres et les États lui sont dus au même titre. Ce parallèle entre l'amour et la conquête politique n'est pas une métaphore creuse ; il traduit une vision du monde où la puissance est l'unique mesure de toute chose. Don Carlos n'est pas cruel par vice : il est impitoyable par logique.
Le pivot de la pièce est l'acte IV, dans le caveau d'Aix-la-Chapelle où Don Carlos attend l'annonce de son élection comme empereur. Seul face au tombeau de Charlemagne, il médite à voix haute sur le poids de l'héritage impérial. Lorsqu'il apprend qu'il est élu Charles Quint, il fait libérer les conjurés qui voulaient l'assassiner — dont Hernani — et renonce à Doña Sol. Dieu le veut ainsi. Soyez tous graciés
(acte IV, scène 4) : la formule est brève, mais elle marque un basculement total. La grandeur qu'il cherchait par la force, il la conquiert ici par la magnanimité. Hugo montre que le pouvoir légitime naît du renoncement, non de la domination.
Dans le triangle amoureux qui structure Hernani, Don Carlos sert de repoussoir et de miroir. Face à Hernani, le proscrit romantique épris d'absolu, il incarne le principe de réalité politique : froid, pragmatique, souverain. Face à Don Ruy Gomez de Silva, le vieux noble attaché à l'honneur féodal, il représente la modernité du pouvoir centralisé. Doña Sol n'est pas seulement l'objet de leur rivalité : elle est l'enjeu symbolique d'un débat sur ce que doit être l'homme qui gouverne. En renonçant à elle, Don Carlos choisit l'Histoire plutôt que le bonheur privé — geste que Hugo présente comme la marque du vrai grand homme.
Don Carlos est au cœur du propos politique du drame. Hugo, en 1830, ne défend ni la tyrannie ni l'anarchie : il cherche une troisième voie, celle d'un pouvoir qui se légitime par la justice et la clémence. Don Carlos, en devenant Charles Quint, accomplit cette promesse théorique. Son évolution illustre la thèse romantique selon laquelle la grandeur n'est pas donnée par la naissance ou la force, mais construite par le choix moral. C'est en cela qu'il est le personnage le plus hugolien de la pièce : non le plus sympathique, mais le plus porteur de sens.