Dans Hernani (1830), Victor Hugo ne se contente pas de mettre en scène un bandit de grand chemin : il érige le hors-la-loi en figure emblématique du romantisme, chargée d'une puissance à la fois poétique et politique. Le personnage d'Hernani — chef de bandits poursuivi par le roi d'Espagne don Carlos — représente l'individu que l'ordre établi a exclu et qui, de cette exclusion même, tire une liberté et une dignité supérieures. La marginalité cesse d'être une honte pour devenir le signe d'une élection.
Dès l'acte I, Hernani révèle à dona Sol — la jeune noble dont il est amoureux — les circonstances de son bannissement. Son père a été condamné à mort par le père de don Carlos, et lui-même a été réduit au rang de fugitif. Il se définit alors par accumulation négative : il est celui que la loi traque, que la société rejette, que l'honneur officiel refuse. Dans cette scène fondatrice, Hugo associe étroitement l'illégalité et la pureté morale : c'est précisément parce qu'Hernani refuse de se soumettre à un ordre injuste qu'il possède une intégrité que don Carlos, roi légitime, n'a pas encore. La proscription devient ainsi un certificat de vertu inversé — la marque non pas d'une faute, mais d'une résistance.
Le motif du hors-la-loi se déploie pleinement dans la confrontation entre Hernani et don Carlos, notamment à l'acte III. Lorsque don Carlos revendique son autorité royale, Hernani lui oppose une légitimité d'un autre ordre — celle de la souffrance subie et de la fidélité à la mémoire paternelle. Hugo joue ici sur une antithèse centrale du romantisme : la loi positive, incarnée par le pouvoir, contre la loi morale, portée par le proscrit. Le roi a la force ; le bandit a le droit. Cette inversion subvertit l'ordre symbolique traditionnel et ancre la pièce dans le contexte libéral de 1830, où la légitimité de la monarchie restaurée était précisément en question.
Pourtant, Hugo ne fait pas du hors-la-loi un héros sans fissures. La servilité qu'Hernani s'impose envers don Ruy Gomez — à qui il a juré obéissance en échange d'une protection — révèle que l'homme libre par excellence se trouve finalement enchaîné par sa propre parole. Au dernier acte, lorsque don Ruy Gomez réclame l'exécution du serment et que résonne le son du cor fatal, Hernani choisit la mort plutôt que la trahison. Hugo formule ainsi une idée capitale : la liberté romantique n'est pas l'absence d'engagements, elle est l'exigence absolue de les tenir, fût-ce au prix de la vie. Le hors-la-loi ne fuit pas les chaînes — il choisit celles qu'il s'est lui-même forgées.
La figure du proscrit remplit enfin une fonction critique explicite. Don Carlos, une fois élu empereur sous le nom de Charles Quint à l'acte IV, gracie Hernani et lui rend son titre. Ce retournement n'efface pas le motif : il le met en perspective. Le hors-la-loi réintégré dans l'ordre social n'est pas sauvé — il est récupéré. La mort qui clôt la pièce signale que la société ne peut finalement pas contenir une telle figure sans la détruire. Hugo suggère que le romantique absolu, celui qui incarne la liberté sans compromis, est structurellement incompatible avec le monde tel qu'il est. Le hors-la-loi ne meurt pas malgré son idéal ; il meurt à cause de lui.