Dans Hernani (1830), pièce qui déclencha la célèbre « bataille » entre classiques et romantiques à la Comédie-Française, doña Sol est une jeune aristocrate espagnole promise de force à son vieux tuteur, don Ruy Gomez de Silva. Elle aime en secret Hernani, un bandit proscrit dont on apprendra qu'il est en réalité un grand seigneur dépossédé. Dès l'acte I, Hugo place doña Sol dans une position de contrainte triple : sociale (le mariage imposé), politique (la menace du roi don Carlos, lui aussi amoureux d'elle) et existentielle (aimer un homme que la société condamne à mort).
Cette situation pourrait en faire une héroïne purement passive, objet de désir entre trois hommes qui se disputent sa possession. Et il est vrai que le texte reproduit parfois ce schéma : doña Sol est enlevée, réclamée, marchandée. Ruy Gomez la cède à Hernani contre un gage fatal — le droit de réclamer sa mort quand il le souhaitera. Elle n'est pas consultée. Le serment du cor (acte IV), nœud tragique de la pièce, est conclu entre deux hommes, sur le corps symbolique d'une femme absente de la négociation.
Pourtant, dès que Hugo lui donne la parole, doña Sol cesse d'être un enjeu pour devenir un sujet. Son langage est l'un des plus riches de la pièce. À l'acte I, scène 2, lorsqu'elle retrouve Hernani la nuit, elle déploie une lyre amoureuse d'une ampleur qui dépasse le simple aveu : elle compare leur amour à une force naturelle irrépressible, et dit à Hernani qu'elle le suivrait partout — dans l'exil, dans la forêt, dans la fuite — avec une liberté de choix revendiquée. Ce n'est pas la résignation d'une femme soumise ; c'est l'adhésion volontaire et lucide d'une conscience qui sait le prix de ce qu'elle accepte.
Cette lucidité est essentielle. Doña Sol n'ignore pas qu'Hernani est proscrit, qu'il peut mourir, que l'aimer c'est choisir le malheur. Elle choisit quand même. Hugo inscrit ainsi dans son personnage féminin l'une des valeurs cardinales du romantisme : la primauté de l'amour absolu sur la prudence sociale.
C'est à l'acte V que doña Sol accomplit pleinement son passage de figure passive à héroïne romantique. Le soir même des noces avec Hernani — enfin réunies après tous les obstacles —, Ruy Gomez sonne du cor pour réclamer le gage de mort. Hernani boit le poison. Doña Sol, loin de subir la scène, s'empare de la coupe et boit à son tour, refusant de survivre à l'homme qu'elle aime.
Ce geste est capital. Personne ne lui demande de mourir ; elle le décide seule. Dans une pièce où elle a souvent été l'objet des décisions des autres, c'est elle qui prononce le dernier mot sur sa propre existence. Hugo fait de cette mort choisie non un sacrifice résigné mais un acte de souveraineté : doña Sol refuse l'existence sans amour comme d'autres refusent la servitude. La formulation qu'elle adresse à Hernani mourant — affirmant qu'ils partent ensemble, qu'elle ne le laissera pas partir seul vers la nuit — transforme la catastrophe en victoire de la volonté amoureuse sur l'ordre du monde.
Il faut cependant mesurer les limites de cette émancipation. Doña Sol n'existe que par rapport à Hernani : son identité narrative, sa parole, ses choix sont entièrement polarisés vers lui. Hugo ne lui construit pas d'intériorité autonome, de projet personnel ou d'ambition qui lui soit propre. Son héroïsme est un héroïsme de la relation amoureuse, non de l'individu seul. En ce sens, elle est bien une héroïne romantique au sens strict — le romantisme faisant de l'amour total la forme suprême de la liberté — mais elle reste éloignée d'une conception moderne de l'émancipation féminine.
Cette tension entre contrainte et liberté, entre passivité structurelle et affirmation lyrique, fait précisément la richesse du personnage. Hugo ne crée pas une militante ; il crée une âme qui, dans les marges étroites que lui laisse son époque et sa condition, trouve les gestes par lesquels elle cesse d'être un objet pour devenir, au moins dans la mort, un sujet entier.