La pièce s'ouvre sur un coup de théâtre domestique : un inconnu, dissimulé sous un manteau, se glisse dans la chambre de doña Sol grâce à la complicité de sa duègne Josefa. Ce procédé d'ouverture in medias res — au cœur de l'action, sans exposition longue — est lui-même un manifeste romantique : Hugo brise les conventions classiques qui voulaient que la première scène pose sobrement le cadre. Ici, le danger et le désir sont immédiatement présents.
Cet inconnu est Hernani, jeune noble ruiné et proscrit dont le père a été condamné à mort par le père du roi actuel, don Carlos. Il aime doña Sol en secret et elle lui rend son amour. Mais avant même qu'ils aient pu échanger plus de quelques mots, un deuxième visiteur nocturne frappe à la porte : don Carlos lui-même, roi d'Espagne, qui convoite également la jeune femme. Hernani doit alors se cacher dans un placard — scène volontairement mélodramatique — tandis que le roi tente de séduire, puis d'enlever de force doña Sol. La situation se dénoue provisoirement avec l'arrivée impromptue de don Ruy Gomez de Silva, le vieux tuteur et fiancé légal de la jeune femme, qui surprend le roi dans l'appartement de sa future épouse. Le premier acte réunit ainsi, en quelques scènes à peine, les trois hommes en concurrence.
Don Carlos est présenté comme un roi jeune, impulsif et habitué à prendre ce qu'il désire. Face à doña Sol qui repousse ses avances, il emploie d'abord la flatterie, puis la contrainte physique. Hugo le montre comme un personnage dont l'autorité se transforme facilement en abus : le fait qu'il visite en secret la chambre d'une femme promise à un autre souligne que la légitimité royale ne s'accompagne pas, à ce stade, d'une quelconque grandeur morale. Son rapport à doña Sol est fondé sur la possession, non sur le sentiment.
Hernani, lui, est introduit comme le héros romantique par excellence : banni, sans nom légal, portant une identité d'emprunt (son vrai nom est don Juan d'Aragon), il n'a pour lui que son amour et sa révolte. Là où don Carlos incarne le pouvoir établi, Hernani incarne le refus de l'ordre. Sa présence nocturne dans la chambre de doña Sol n'est pas celle d'un prédateur : il vient parce qu'elle l'a fait appeler, et leur dialogue révèle une réciprocité absolue. Hugo fait de lui le pendant sombre et libre du roi : les deux hommes occupent le même espace scénique et convoitent la même femme, mais leur rapport au monde est inversé.
Don Ruy Gomez de Silva, vieux seigneur orgueilleux, n'est pas un tyran grotesque : il est le fiancé officiel, celui que la loi et la tradition désignent comme légitime. Sa brutalité propre est d'une autre nature — il représente l'ordre ancien, la hiérarchie nobiliaire, le mariage comme contrat social. Lorsqu'il surgit à la fin de l'acte I et découvre le roi chez sa future épouse, sa réaction mêle humiliation personnelle et code de l'honneur : il ne peut ni accuser son roi ni feindre de n'avoir rien vu. Ce personnage porte en lui la tragédie d'un monde où le désir et la loi ne coïncident jamais.
Il serait réducteur de voir doña Sol comme un simple enjeu passif entre trois rivaux. Dès l'acte I, elle désobéit à son tuteur en faisant venir Hernani, elle résiste physiquement à don Carlos, et elle affirme clairement ses préférences. Hugo lui accorde une volonté propre, même si la structure dramatique la place au centre d'un triangle masculin — tension constitutive du drame romantique, où l'individu est écrasé entre ses désirs et les contraintes qui l'entourent.