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Hernani
Romantisme Prose Bac

Quelle est la fonction dramatique du personnage de don Carlos dans Hernani de Victor Hugo et comment évolue-t-il au cours de la pièce ?

Questions & réponses · Victor Hugo
Claire Beaumont
5 min de lecture · 30 August 2026

Dans Hernani (1830), Victor Hugo met en scène trois hommes qui convoitent la même femme, doña Sol : Hernani, le proscrit romantique ; don Ruy Gomez, le vieux seigneur féodal ; et don Carlos, roi d'Espagne. Ce dernier occupe une position singulière dans la dramaturgie : il n'est pas simplement un antagoniste parmi d'autres, mais un personnage à part entière dont l'arc narratif traverse toute la pièce et en infléchit le dénouement.

Un rival royal : la puissance comme arme séductrice

Au début de la pièce, don Carlos se conduit en monarque habitué à satisfaire ses désirs sans égard pour les personnes. Dès l'acte I, il s'introduit nuitamment dans la chambre de doña Sol sous un prétexte à peine voilé, et lorsque Hernani surgit, il refuse d'abord de reconnaître son rival comme un adversaire digne de lui. Cette arrogance révèle un roi pour qui la loi et les convenances ne valent que lorsqu'elles lui sont utiles. Il incarne ainsi une forme de despotisme séduisant mais dangereux, que Hugo oppose au code d'honneur inflexible de Hernani et à la fidélité archaïque de don Ruy Gomez.

La fonction de don Carlos à ce stade est double : dramatique et symbolique. Sur le plan dramatique, sa présence crée la tension première de la pièce — le triangle amoureux — et déclenche la fuite de Hernani. Sur le plan symbolique, il représente le pouvoir établi, l'ordre d'une monarchie qui écrase les individus au nom de ses prérogatives.

La scène du tombeau de Charlemagne : le pivot de la métamorphose

L'acte IV constitue le moment charnière de l'évolution du personnage. Don Carlos, venu en secret dans le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle pour attendre l'annonce du vote des électeurs du Saint-Empire, se retrouve seul face au cercueil de l'empereur. Hugo lui confie alors un long monologue — l'un des plus ambitieux du théâtre romantique français — dans lequel don Carlos médite sur la grandeur et les responsabilités du pouvoir.

Charlemagne ! pardon ! Ces peuples turbulents / Se gouvernent de loin avec des fils sanglants... / Géant ! je t'ai suivi dans ta grande carrière... / Faire envie à César et pitié à Tibère ! (IV, 2)

Dans ce monologue, don Carlos ne s'adresse plus à ses conseillers ni à ses rivaux : il s'adresse à l'Histoire. Il mesure l'écart entre le roi qu'il a été — capricieux, livré à ses passions — et l'idéal de l'empereur juste et universel que représente Charlemagne. Ce face-à-face avec la mort et la grandeur agit comme une conversion intérieure : don Carlos comprend que régner dignement exige de renoncer à ses appétits personnels.

Lorsque les conjurés — dont Hernani — sont capturés juste après et que don Carlos apprend simultanément qu'il est élu empereur sous le nom de Charles Quint, sa première décision illustre aussitôt sa métamorphose : il gracie les conjurés, rend doña Sol à Hernani et renonce à la vengeance. Cette générosité n'est pas sentimentale ; elle est politique et morale au sens hugolien du terme — l'acte du souverain qui se hisse au-dessus de ses rancœurs.

Une fonction structurelle : le contrepoint à Hernani

Don Carlos fonctionne tout au long de la pièce comme le contrepoint de Hernani. Là où Hernani est défini par sa fatalité et son serment de mort — il a juré à don Ruy Gomez de lui céder sa vie sur simple signal —, don Carlos est défini par son rapport au pouvoir et à la liberté qu'il exerce sur les autres. Les deux personnages se répondent en miroir : l'un monte vers la lumière et la magnanimité au moment même où l'autre descend vers l'issue tragique que lui impose son honneur.

Cette construction souligne l'un des paradoxes que Hugo explore dans le drame romantique : c'est le roi — figure de l'ordre — qui finit par être libéré de ses chaînes intérieures, tandis que le rebelle — figure de la liberté — reste prisonnier d'un serment féodal qui le conduit à la mort. Don Carlos ne sauve pas Hernani ; sa grâce est accordée trop tôt pour défaire ce que le code de l'honneur a noué. La générosité impériale se heurte à l'implacable mécanique de la parole donnée.

Un enjeu politique et esthétique du romantisme hugolien

L'évolution de don Carlos illustre enfin la thèse esthétique que Hugo développe dans la Préface de Cromwell (1827) : le drame romantique doit mêler le sublime et le grotesque, le grand et le petit, et ses personnages doivent être complexes, capables de grandeur comme de bassesse. Don Carlos n'est ni le tyran monolithique de la tragédie classique ni le héros sans tache ; il est un homme de pouvoir qui choisit, à un moment décisif, de se dépasser. Cette ambivalence est précisément ce qui lui confère son poids dramatique et en fait bien plus qu'un simple obstacle sur le chemin des amants.

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