L'abbé Prévost publie Manon Lescaut en 1731, en pleine période des Lumières naissantes, dans une société française où la noblesse de sang cohabite avec une bourgeoisie montante avide de richesse. Ce contexte est indispensable pour comprendre pourquoi l'argent traverse le roman de part en part : il ne s'agit pas d'un détail réaliste, mais d'une force narrative qui conditionne chaque rebondissement et chaque relation.
Dès la première rencontre entre le chevalier des Grieux — jeune aristocrate naïf sur le point d'entrer au séminaire — et Manon Lescaut, le récit pose une dissymétrie fondamentale : des Grieux offre un amour absolu et désintéressé, tandis que Manon, issue d'un milieu modeste, ne peut concevoir la passion sans un minimum de confort matériel. Ce n'est pas de la vénalité au sens grossier du terme : Prévost laisse entendre que pour Manon, le luxe est une condition de survie psychologique, presque une manière d'exister dans le monde.
Cette logique se manifeste dans ses abandons successifs de des Grieux au profit de riches protecteurs — M. de B., puis les deux G… M… père et fils. Chaque trahison suit le même schéma : la misère s'installe, Manon cède à l'aisance qu'un autre peut offrir. Prévost ne la condamne pas frontalement ; il laisse des Grieux, narrateur partial et éperdument amoureux, exprimer la douleur de l'abandon, ce qui permet au lecteur de juger par lui-même.
Le chevalier des Grieux appartient à la noblesse, mais ses ressources sont limitées et dépendent de son père. L'argent qu'il ne possède pas devient ainsi l'obstacle permanent à son bonheur. Pour rejoindre Manon ou la reprendre, il est prêt à tout : accepter l'argent de son rival (M. de B.), tricher au jeu avec Lescaut, le frère de Manon, ou encore escroquer de jeunes nobles crédules. Chacun de ces actes constitue une chute morale que des Grieux justifie par la toute-puissance de l'amour.
Le roman pose ainsi une question philosophique centrale pour les Lumières : la passion peut-elle légitimer la transgression de la morale et de la loi ? Des Grieux répond par l'affirmative, et Prévost construit son récit de manière à rendre cette réponse à la fois compréhensible et troublante. L'argent est l'épreuve qui révèle la corruption progressive d'un homme bien né.
Au-delà du couple central, l'argent éclaire la corruption des institutions elles-mêmes. Les geôliers se laissent acheter, les protecteurs puissants font libérer ou emprisonner selon leurs intérêts, et la déportation de Manon en Louisiane — une punition officiellement morale — est en réalité le résultat d'une machination orchestrée par G… M… père, humilié dans son honneur et surtout dans sa bourse. La justice n'est pas aveugle dans ce roman : elle est achetable.
Lescaut, le frère de Manon, incarne cette dimension cynique : il traite sa sœur comme un capital à rentabiliser, s'interposant entre elle et des Grieux non par affection fraternelle, mais pour négocier ses propres bénéfices. L'argent dissout même les liens familiaux.
Les rares moments où des Grieux et Manon vivent ensemble dans la pauvreté — notamment leur retraite à Chaillot — sont présentés comme des parenthèses fragiles et condamnées. Manon s'ennuie, cède, recommence. L'idylle sans argent est une fiction que le roman se plaît à détruire méthodiquement. Prévost suggère ainsi que l'amour romantique pur, coupé des réalités matérielles, est une illusion dangereuse — celle que des Grieux entretient jusqu'à la mort de Manon en Amérique.
C'est précisément en Louisiane, dépouillée de tout contexte social et monétaire, que Manon manifeste enfin un amour désintéressé. L'ironie tragique est cruelle : l'argent absent produit enfin la passion vraie, mais trop tard pour sauver les deux amants.