Dans Manon Lescaut (1731), l'abbé Prévost construit un récit où chaque catastrophe semble dictée d'en haut. Des Grieux, jeune chevalier épris de la volage Manon Lescaut, ne cesse d'invoquer le ciel, le sort et la Providence pour rendre compte de sa chute. Loin d'être un simple ornement rhétorique, ce recours au destin est le cœur idéologique de l'œuvre : il révèle à la fois la faiblesse d'un homme et les contradictions d'une époque qui cherche à concilier foi, raison et passion.
Dès la première vue de Manon à Amiens, des Grieux adopte le langage de la prédestination. Il décrit sa fascination immédiate comme un bouleversement subi, non choisi — je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport
— présentant l'amour comme une force extérieure qui s'empare de lui (Première partie). Le verbe « se trouver » est capital : il supprime toute agentivité et fait du personnage un patient du destin plutôt qu'un acteur de sa vie. Prévost installe d'emblée l'ambiguïté centrale du roman : est-ce Dieu, le hasard ou la passion qui gouverne des Grieux ?
Tout au long du récit, des Grieux convoque la Providence pour absoudre ses propres manquements : mensonges à son père, trahisons de l'amitié de Tiberge, complicité dans les escroqueries de Manon. Après chaque rechute, il reformule sa conduite en termes de nécessité céleste. Il déclare ainsi que le ciel lui-même semble avoir disposé les événements de façon à le ramener toujours vers Manon (Première partie, après la réconciliation avec Manon à Chaillot). Cette rhétorique fonctionne comme un miroir déformant : ce que des Grieux appelle Providence, le lecteur peut y lire une passion qui refuse de s'avouer comme telle. Prévost ménage en permanence cette ironie, invitant à lire entre les lignes du discours de son narrateur.
Le personnage de Tiberge, ami fidèle et homme de foi sincère, incarne une conception authentiquement chrétienne de la Providence : celle qui demande effort, renoncement et liberté. Sa présence dans le roman fonctionne comme un contrepoint moral. Là où des Grieux invoque le destin pour se déresponsabiliser, Tiberge rappelle que la grâce divine n'exclut pas le libre arbitre. Ce dialogue entre les deux personnages soulève une question théologique précise — celle du jansénisme — que Prévost, lui-même ancien religieux, connaissait intimement. La Providence de des Grieux est moins augustinienne que commode.
La mort de Manon en Louisiane constitue l'aboutissement tragique du motif. Des Grieux interprète cette fin comme l'accomplissement d'un décret divin, une punition céleste tombant sur une âme trop frivole. Il écrit que le ciel l'a punie au moment même où elle méritait peut-être d'être sauvée (Deuxième partie, Nouvelle-Orléans). La formule est cruelle dans sa logique : si Manon mourait convertie, c'est précisément que la Providence aurait alors frappé un être en voie de rédemption. L'argumentation de des Grieux se retourne contre elle-même et révèle sa propre incohérence. C'est ici que le roman atteint sa profondeur la plus troublante : le destin, tel que des Grieux le construit, est moins une vérité métaphysique qu'un récit que l'homme se raconte pour donner sens à ce qu'il n'a pas su maîtriser.
En faisant de la Providence le grand récit justificateur de son héros, Prévost ne signe pas un roman pieux : il écrit une œuvre critique, presque avant la lettre philosophique, sur la capacité humaine à habiller la passion des oripeaux du destin.