Dans Manon Lescaut (1731) de l'abbé Prévost, le père des Grieux n'apparaît que dans quelques séquences précises du récit, mais sa présence structure l'ensemble de l'histoire comme une force de rappel à l'ordre. Face à la passion que son fils, le chevalier des Grieux, voue à Manon Lescaut — jeune femme de basse extraction et de mœurs légères —, le père représente l'autorité familiale, sociale et morale que l'Ancien Régime investit dans la figure paternelle.
Il serait inexact de réduire le père à un tyran domestique. Prévost prend soin de lui donner une légitimité que des Grieux lui-même ne conteste pas sur le fond. Dès la première intervention paternelle — lorsque le père fait enlever son fils à Amiens et le ramène de force dans la famille —, des Grieux reconnaît intérieurement que l'autorité de son père repose sur des raisons valides : la ruine de sa carrière, le déshonneur d'une liaison avec une fille sans nom ni fortune, la trahison des espérances nobiliaires de la famille. C'est précisément ce que la narration de Prévost rend pathétique : le héros comprend les arguments de son père et les juge justes, mais il est incapable de s'y soumettre.
Cette lucidité du narrateur sur sa propre faiblesse est l'une des originalités du roman. Des Grieux ne présente pas son père comme un ennemi ; il le présente comme un représentant de la raison — cette même raison que lui, libertin malgré lui, ne peut rejoindre.
Le père intervient à deux reprises décisives. La première fois, il fait enlever des Grieux par des gardes peu après que celui-ci a rencontré Manon, le privant brutalement d'une première félicité. La seconde fois, après que des Grieux s'est enfui du séminaire de Saint-Sulpice où il s'apprêtait à embrasser les ordres, le père tente une réconciliation en offrant à son fils une sortie honorable — revenus, rétablissement dans la famille — à condition qu'il renonce à Manon. Cette proposition, raisonnable aux yeux du monde, est vécue par des Grieux comme une violence parce qu'elle lui demande de tuer ce qu'il est devenu.
À chaque fois, la mécanique est la même : le père sépare, offre une alternative raisonnable, et échoue. L'échec répété de l'autorité paternelle n'est pas une victoire de la passion sur la raison ; c'est la démonstration que la passion, chez Prévost, opère comme une fatalité intérieure que nulle contrainte extérieure ne peut durablement contenir.
Ce qui motive le père n'est pas l'indifférence au bonheur de son fils, mais la conviction que ce bonheur ne peut exister hors du cadre de l'honneur et de la condition sociale. Manon est une obstacle absolu précisément parce qu'elle cumule tous les défauts qui rendent une union impossible dans la société d'Ancien Régime : origine roturière, réputation compromise, manque de fortune. Le père raisonne en termes de lignée, de rang, de mésalliance — des catégories que le roman ne ridiculise pas, mais qu'il confronte à une expérience du désir qui les déborde.
Prévost inscrit ainsi son roman dans un débat philosophique caractéristique des Lumières naissantes : la tension entre les normes sociales héritées et la revendication d'une vérité intérieure, subjective, irréductible à l'utilité collective. Le père des Grieux n'est pas l'ennemi de son fils ; il est l'ennemi de la passion en tant que principe de conduite.
Ce qui est remarquable dans la construction du personnage, c'est que son autorité reste moralement intacte même lorsqu'elle est vaincue. À la fin du roman, quand des Grieux revient en France après la mort de Manon en Louisiane, brisé et assagi, c'est vers son père qu'il se tourne. L'ordre paternel n'a pas tort — il a simplement été impuissant. Cette nuance distingue Manon Lescaut d'un roman de révolte : des Grieux ne triomphe pas de son père, il survit à sa propre passion, ce qui est une tout autre chose.
Le père des Grieux fonctionne donc comme une mesure étalon : il dit ce que la société attend, ce que la raison commande, ce que l'honneur exige. En ne pouvant jamais imposer durablement cette mesure à son fils, il révèle la profondeur et la force destructrice d'une passion qui se sait condamnée mais ne s'arrête pas.