Manon Lescaut (1731, titre complet : Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut) est présenté par l'abbé Prévost comme le septième tome de ses Mémoires et aventures d'un homme de qualité. Ce contexte éditorial n'est pas anodin : il inscrit d'emblée le roman dans une logique de témoignage et de transmission, où la vérité de l'histoire semble garantie par la chaîne des narrateurs.
Le marquis de Renoncour — narrateur de l'ensemble des Mémoires — ouvre et referme l'histoire par deux rencontres avec le chevalier Des Grieux. La première a lieu à Pacy, en Normandie : Renoncour aperçoit un convoi de femmes déportées en Amérique, escortées de gardes, et remarque parmi elles une jeune femme d'une beauté singulière — c'est Manon. Un jeune homme éplorée l'accompagne à pied : Des Grieux. Frappé par cette scène, Renoncour obtient quelques mots de l'infortuné, mais ne peut recueillir son histoire complète.
La seconde rencontre, à Calais, constitue le véritable point de départ du récit central : Des Grieux, de retour de Louisiane après la mort de Manon, accepte de raconter toute son histoire à Renoncour. C'est ce témoignage oral, que Renoncour affirme retranscrire fidèlement, qui forme le corps du roman. Ce cadrage a une fonction rhétorique précise : Renoncour cautionne moralement la lecture en avertissant, dans son avis liminaire, que cette histoire doit servir d'exemple de la dangereuse puissance des passions.
L'histoire racontée par Des Grieux suit une structure en deux parties symétriques, rythmée par un enchaînement de chutes et de tentatives de rédemption.
La structure encadrée crée une tension temporelle permanente. Des Grieux raconte son histoire après coup, depuis un présent où Manon est morte et où il a eu le temps de réfléchir à ses fautes. Pourtant, son récit reste étrangement fiévreux : la distance ne produit pas le détachement attendu. Cette ironie narrative — un narrateur qui condamne ses propres actes tout en les racontant avec une passion intacte — est l'un des ressorts les plus subtils du roman, et ce qui rend Des Grieux à la fois suspect et irrésistiblement sympathique aux yeux du lecteur.
En choisissant Renoncour comme premier narrateur, Prévost se donne une caution : un homme d'expérience, raisonnable, qui insiste sur la valeur morale de l'exemple. Mais cette caution est fragile. Renoncour lui-même avoue avoir été touché par la beauté de Manon et par la détresse de Des Grieux à Pacy. Le dispositif encadrant, censé garantir le jugement moral, laisse en réalité entrer la séduction par la fenêtre. C'est précisément cette ambivalence — prêcher contre la passion tout en la rendant magnétique — qui fit scandale à la publication et qui continue de fasciner les lecteurs.