Manon Lescaut (1731), dernier tome des Mémoires d'un homme de qualité de l'abbé Prévost, raconte la passion dévastatrice du chevalier Des Grieux pour Manon Lescaut, une jeune femme volage et vénale. La Louisiane, colonie française d'Amérique du Nord, n'apparaît que dans la dernière partie du récit, mais elle en constitue le dénouement symbolique le plus chargé de sens.
Dans la France du XVIIIe siècle, la déportation vers les colonies américaines est une sanction réelle, utilisée pour « purger » la société de ses éléments jugés indésirables — prostituées, vagabonds, condamnés de droit commun. Prévost ancre donc son récit dans une réalité historique précise : Manon est embarquée de force avec d'autres femmes de mauvaise vie vers la Nouvelle-Orléans. L'Amérique est d'abord, aux yeux de la société française représentée dans le roman, un exil infamant, la confirmation publique du statut moral de Manon. Pour la famille de Des Grieux et pour l'ordre établi, l'éloignement géographique est censé équivaloir à un effacement moral.
Pourtant, Des Grieux renverse entièrement cette logique punitive. Loin de vivre la Louisiane comme une déchéance, il y voit la chance d'une vie nouvelle, libérée des conventions aristocratiques et des regards de la société parisienne. Une fois sur place, les deux amants vivent dans une relative simplicité domestique : Des Grieux travaille, Manon tient leur modeste foyer. Ce tableau — remarquable dans le roman — inverse les rôles habituels : c'est en Louisiane, espace a priori sauvage et marginal, que le couple atteint paradoxalement sa forme la plus honnête et la plus stable.
La colonie américaine devient ainsi une figure de l'utopie des Lumières : un territoire vierge où l'on pourrait reconstruire des rapports humains débarrassés des hiérarchies corrompues de l'Europe. Des Grieux envisage même de régulariser leur union par le mariage, ambition impossible à Paris où son rang et la réputation de Manon rendaient toute légitimité inaccessible. L'Amérique est littéralement l'espace du possible.
Mais Prévost ne laisse pas l'utopie se réaliser. La jalousie du gouverneur de la colonie brise ce fragile équilibre, et les deux fugitifs s'enfoncent dans un désert sans nom. Manon meurt d'épuisement dans ce no man's land, loin de toute civilisation comme de toute nature hospitalière. Le décor est significatif : ni la France ni l'Amérique habitée, mais un espace vide, anonyme, qui dépouille la mort de tout cadre symbolique ou religieux.
Cette mort en plein désert sanctionne l'échec de l'idéal. L'Amérique ne peut pas être le refuge qu'espérait Des Grieux, parce que les mêmes passions humaines — jalousie, pouvoir, désir — y ont suivi les personnages. Le gouverneur colonial reproduit les mêmes abus que les puissants parisiens. L'espace géographique change ; les rapports de force, non.
La Louisiane cristallise ainsi une ambivalence caractéristique de la pensée des Lumières face au « Nouveau Monde » : fascinée par l'idée d'une humanité régénérée hors de l'Europe corrompue, mais lucide sur la tendance des hommes à reproduire leurs vices partout où ils s'installent. Prévost ne cède ni au mythe du bon sauvage ni au simple exotisme : il utilise l'Amérique comme un révélateur. C'est là que l'amour de Des Grieux se montre dans sa vérité — sincère, total, et finalement impuissant à transformer le monde.
L'enterrement de Manon par Des Grieux, à mains nues dans ce désert, constitue l'image la plus forte du roman. Elle dit que l'utopie amoureuse n'a pas de territoire : elle meurt précisément au moment où elle semblait enfin avoir trouvé le sien.