Publié en 1534 sous le pseudonyme d'Alcofribas Nasier, Gargantua de François Rabelais raconte la vie d'un géant éponyme, fils de Grandgousier et de Gargamelle, souverains bienveillants d'un royaume situé dans la région de Chinon. Le récit s'ouvre sur une naissance extraordinaire : après une grossesse de onze mois, Gargantua sort par l'oreille gauche de sa mère en réclamant à boire. Cette entrée burlesque donne le ton d'une œuvre qui mêle constamment le rire énorme et la réflexion sérieuse.
L'enfance du géant est marquée par une éducation catastrophique confiée à des théologiens sorbonnards, Thubal Holoferne puis Jobelin Bridé, qui lui font ânonner des livres scolastiques pendant des décennies sans rien lui apprendre d'utile. Grandgousier, constatant l'abrutissement de son fils, le confie alors au pédagogue humaniste Ponocrates, qui le conduit à Paris et lui impose un programme révolutionnaire : étude des langues anciennes, lecture directe des textes, exercice physique, observation de la nature et hygiène rigoureuse. Cette opposition entre les deux pédagogies constitue le cœur de la satire éducative de Rabelais.
L'action bascule lorsque éclate la guerre picrocholine. Picrochole, roi voisin et belliqueux, déclenche un conflit absurde à la suite d'une querelle entre bergers et fouaciers à propos de galettes. Grandgousier tente d'abord la voie diplomatique en proposant réparation, mais l'orgueil démesuré de Picrochole, encouragé par des conseillers flatteurs rêvant de conquête universelle, rend la guerre inévitable. Gargantua revient alors de Paris pour défendre son père, secondé par un personnage haut en couleur : Frère Jean des Entommeures, moine truculent, courageux et anticlérical, qui défend son abbaye à coups de bâton de croix.
La victoire des armées de Grandgousier débouche sur un dénouement original. Plutôt que de punir, le roi se montre clément envers les vaincus. En récompense de ses services, Frère Jean reçoit le droit de fonder l'abbaye de Thélème, contre-modèle de tous les monastères : on y accueille hommes et femmes beaux et cultivés, et la seule règle inscrite au fronton est Fais ce que voudras
. Cette utopie finale incarne la confiance humaniste dans la nature humaine bien éduquée.
L'œuvre déploie ainsi plusieurs thèmes majeurs : la critique de l'éducation scolastique, la dénonciation de la guerre de conquête, la satire des moines et des théologiens, l'éloge du savoir et du corps, et la défense d'un christianisme évangélique tolérant. Le rire rabelaisien, souvent grossier, sert un projet sérieux que l'auteur résume par sa célèbre formule sur la substantifique moelle
cachée sous l'écorce comique.