Dans Gargantua (1534), Rabelais ne se contente pas de raconter la vie d'un géant facétieux : il construit, chapitre après chapitre, le portrait en creux et en plein du souverain idéal. La thèse de l'œuvre est nette — un prince n'est légitime que s'il a été formé à la vertu, et son pouvoir ne vaut que par l'usage juste qu'il en fait. C'est ce double mouvement, éducatif et politique, qui structure le roman.
Rabelais inscrit d'emblée la question du gouvernement dans celle de la formation. Les chapitres consacrés à l'éducation de Gargantua (chapitres XIV à XXIV) opposent frontalement deux pédagogies. Les sophistes Thubal Holoferne et Jobelin Bridé abrutissent l'enfant par un enseignement scolastique fondé sur la répétition mécanique ; Gargantua sort de leurs mains ignorant et paresseux, inapte à régner. Ponocrates, son précepteur humaniste, renverse entièrement la méthode : il éveille le jugement, mêle l'exercice physique à la réflexion morale, et enseigne les langues anciennes pour accéder directement aux textes.
Cette progression n'est pas anecdotique : Rabelais pose que l'aptitude à gouverner se construit, qu'elle n'est pas un privilège héréditaire mais le fruit d'un travail sur soi. Le prince idéal est d'abord un homme qui s'est formé.Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuait ce train de jour en jour, profitant comme vous entendez que peut faire un jeune homme selon son âge, naturel entendement et diligence.(chapitre XXIII)
La guerre contre Picrochole (chapitres XXV à LI) constitue le véritable laboratoire politique du roman. Picrochole, roi vaniteux et impulsif, envahit les terres de Grandgousier sur un simple prétexte de fouaces volées. Ses conseillers Spadassin et Merdaille l'encouragent à des conquêtes démesurées et chimériques — ils lui promettent l'Afrique, l'Asie, la lune — et Picrochole, ivre d'ambition, refuse tout arbitrage. Face à lui, Grandgousier, père de Gargantua, incarne la retenue du souverain éclairé : avant d'armer ses troupes, il offre réparation, envoie des émissaires, cherche la paix.
Cette phrase de Grandgousier condense l'éthique politique humaniste : la guerre juste ne peut être qu'ultime recours, et le prince chrétien a le devoir de protéger, non de conquérir. Rabelais construit ici un véritable « miroir des princes » à double face, où Picrochole sert de repoussoir.Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes avec dommaige de son prochain frère chrestien.(chapitre XLVI)
La victoire de Gargantua sur Picrochole révèle la qualité la plus haute du prince idéal : la clémence dans la victoire. Gargantua récompense généreusement ses alliés — et c'est l'occasion de fonder l'abbaye de Thélème pour Frère Jean (chapitre LII) — mais surtout il ne punit pas les ennemis vaincus avec brutalité. Son discours aux capitaines picrocholins (chapitre L) est un modèle de magnanimité : il les renvoie libres, chargés de vivres, en leur demandant simplement de rapporter à leur maître en fuite le message d'un pouvoir fondé sur la justice. Ce geste n'est pas naïf ; il est programmatique. Rabelais affirme que la vraie force du souverain réside dans sa capacité à renoncer à la vengeance — ce que Picrochole, abandonné de tous, est incapable de comprendre.
L'abbaye de Thélème, récompense accordée à Frère Jean (chapitres LII à LVIII), prolonge la réflexion sur le gouvernement en l'élargissant à une utopie sociale. Sa règle unique — Fais ce que voudras
(chapitre LVII) — ne prône pas le libertinage, mais pose que des individus bien nés et bien éduqués obéissent naturellement à la vertu. C'est la conclusion logique du projet éducatif de Ponocrates appliqué à une communauté entière : là où Picrochole imposait son caprice par la force, Thélème montre qu'un ordre harmonieux naît de la formation intérieure. Le prince idéal de Rabelais n'est donc pas celui qui contraint, mais celui qui a créé autour de lui les conditions d'une liberté responsable.