Gargantua naît dans l'œuvre éponyme de François Rabelais (1534) dans un éclat de rire et d'excès : sa mère Gargamelle l'enfante par l'oreille après un festin gargantuesque, et ses premières paroles sont une réclamation de boisson — À boyre ! à boyre ! à boyre !
(chapitre VI). Ce cri inaugural n'est pas seulement une boutade : il pose d'emblée le personnage sous le signe du désir, de l'appétit de vivre. La démesure corporelle du géant fonctionne comme un miroir grossissant de la condition humaine, non pour la ridiculiser, mais pour en révéler les potentialités infinies. Rabelais fait du corps un lieu d'affirmation joyeuse, en rupture totale avec le mépris médiéval de la chair.
Ce qui définit Gargantua au fond, c'est sa capacité à se transformer. Présenté d'abord comme un enfant à l'intelligence gâchée par une éducation scolastique absurde — ses précepteurs sophistes lui font apprendre ses leçons à rebours, le condamnant à l'abrutissement — il devient, sous la tutelle de l'humaniste Ponocrates, un modèle de vertu et de savoir. La contradiction n'est qu'apparente : Rabelais montre que la nature de Gargantua est bonne, et que seule une mauvaise pédagogie peut l'obscurcir. La célèbre formule de la lettre de Gargantua à son fils Pantagruel — Science sans conscience n'est que ruine de l'âme
(chapitre VIII de Pantagruel, reprise dans l'esprit de tout le roman) — éclaire rétrospectivement le personnage : la grandeur physique doit s'accompagner d'une grandeur morale.
L'épisode central de la rééducation par Ponocrates (chapitres XXI–XXIV) constitue le cœur idéologique du roman. Gargantua y adopte un programme quotidien qui mêle langues anciennes, sciences naturelles, exercices physiques et réflexion religieuse. Rabelais insiste sur le fait que chaque moment de la journée devient occasion d'apprendre : même les repas sont commentés, même la pluie est observée. Ce n'est pas l'ascèse médiévale qui forme le sage, mais l'engagement total et joyeux dans le monde. Gargantua incarne ainsi l'idéal humaniste de l'uomo universale, l'homme accompli dans toutes ses dimensions.
Face à son père Grandgousier, Gargantua joue un rôle de successeur digne et mesuré : là où le vieux roi peut céder à la colère, le fils sait tempérer la force par la clémence. La guerre contre Picrochole, roi belliqueux et tyrannique, permet à Rabelais d'opposer deux conceptions du pouvoir. Gargantua vainqueur refuse l'écrasement de l'ennemi et préfère la générosité — il récompense ses alliés, pardonne aux vaincus. Sa relation avec le moine Frère Jean des Entommeures est plus ambiguë : ce compagnon truculent et violent lui sert de faire-valoir comique, mais aussi de rappel que la vertu humaniste reste un idéal à conquérir, jamais naturellement acquis.
La fondation de l'abbaye de Thélème, récompense accordée à Frère Jean, est confiée à l'autorité symbolique de Gargantua et couronne la signification du personnage. Cette abbaye sans règle, gouvernée par la seule devise Fais ce que voudras
(chapitre LVII), suppose que des êtres bien nés et bien éduqués sont naturellement portés vers le bien. Gargantua n'est donc pas un héros épique ordinaire : il est la preuve vivante, joyeuse et démesurée, que l'humanité, libérée de l'ignorance et du dogme, peut s'élever.