Dans Gargantua (1534), François Rabelais ne se contente pas de raconter la vie d'un géant : il invente une langue à la mesure de son personnage. La démesure corporelle de Gargantua trouve son exact équivalent dans une démesure verbale qui traverse tout le roman. Le langage n'y est pas un simple véhicule narratif ; il est lui-même objet de réflexion, matière à expérimenter et signe d'une liberté intellectuelle revendiquée. La thèse que défend le texte, à travers ses excès mêmes, est que créer de la langue, c'est créer du sens — et donc du monde.
Le prologue de Gargantua pose d'emblée la question du rapport entre les mots et la vérité. Rabelais y convoque la figure du Silène d'Alcibiade — une boîte sculptée de figures grotesques qui renferme des remèdes précieux — pour avertir le lecteur : la surface comique dissimule un sens plus haut
. Ce geste inaugural est aussi une déclaration de méthode linguistique : le texte fonctionnera par couches, par écarts, par débordements. Le sens n'est pas donné ; il se conquiert dans l'épaisseur des mots.
Cette densité lexicale éclate dès les premiers chapitres. La généalogie de Gargantua (chapitre I) est rédigée en vers burlesques qui accumulent noms propres inventés et formules pseudo-savantes, parodiant les généalogies bibliques tout en affirmant la légitimité d'une lignée fictive. Rabelais crée ainsi une autorité par la seule force du langage : nommer abondamment, c'est exister pleinement.
L'épisode du discours de Maître Janotus de Bragmardo (chapitre XIX), chargé de récupérer les cloches de Notre-Dame que Gargantua a dérobées, constitue la satire la plus acérée de la scolastique médiévale. Le théologien accumule les citations latines tronquées, les syllogismes absurdes et les digressions sans fin : Ehen, hen, hen ! Mna dies, Messieurs. Ce ne vous nuira que fort peu, et à nous profitera beaucoup. Donnez-nous nos cloches.
(chap. XIX). La rhétorique scolastique, que Rabelais déteste, est ici démasquée : ses mots tournent en rond, produisent du bruit sans produire de pensée. En regard, la lettre que Gargantua reçoit de son père Grandgousier au chapitre XXIX, sobre et directe, incarne la clarté humaniste que prône Érasme — la langue comme instrument de vérité, non de parade.
C'est dans la lettre de Gargantua à son fils Pantagruel (chapitre VIII de Pantagruel, texte frère de Gargantua) que la langue atteint sa plus haute ambition : le père y prescrit la maîtrise du grec, du latin, de l'hébreu, non comme accumulation érudite, mais parce que chaque langue est une façon d'accéder au réel. Dans Gargantua même, le chapitre XV oppose les méthodes des Sophistes — qui enseignent par cœur et par répétition mécanique — à celles du précepteur Ponocrates, qui fait vivre la langue en l'attachant à l'observation directe du monde. Gargantua apprend les noms des herbes en les touchant : le mot et la chose se forment ensemble, inséparables.
L'abbaye de Thélème (chapitres LII–LVIII), utopie qui clôt le roman, synthétise cette conception du langage. Sa devise unique — Fay ce que vouldras
(chap. LV) — est une phrase, et non une loi gravée dans la pierre. C'est la parole intériorisée, devenue conscience, qui gouverne la communauté idéale. En confiant l'ordre social à une seule formule verbale, Rabelais affirme que la langue bien comprise est la forme supérieure de toute institution. Créer des mots justes, c'est, au fond, construire un monde meilleur.