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Gargantua
Renaissance / Humanisme Prose Bac Section 12 / 17

La guerre juste et la paix

Thèmes & motifs · François Rabelais
Claire Beaumont
3 min de lecture · 7 June 2026

Au cœur de Gargantua (1534), Rabelais construit une méditation politique rigoureuse autour d'une question centrale : à quelles conditions une guerre peut-elle être juste, et comment la paix doit-elle être conquise puis préservée ? En opposant la démesure belliciste de Picrochole à la retenue de Grandgousier, le roman ne se contente pas de raconter un conflit comique entre voisins chamaillés pour des fouaces : il élabore une éthique humaniste de la violence et du pouvoir.

La guerre comme folie — le cas Picrochole

La querelle des fouaces (chapitres XXV-XXVI), dispute dérisoire entre fougassiers picrocholins et bergers de Grandgousier, déclenche un engrenage guerrier que Rabelais présente d'emblée comme absurde. Picrochole envahit sans déclaration préalable, sans tentative de négociation, poussé par l'orgueil et les flatteries de ses conseillers. Le chapitre XXXIII met en scène une délibération parodique où ses capitaines lui promettent la conquête de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe en quelques semaines — fantasme impérialiste qui tourne à la farce. Rabelais souligne ainsi que la guerre injuste naît toujours d'une raison corrompue : le tyran n'écoute que ce qui flatte sa démesure.

La parole avant les armes — la sagesse de Grandgousier

Face à cette violence, Grandgousier oppose méthodiquement la diplomatie. Avant toute riposte militaire, il envoie Ulrich Gallet négocier (chapitre XXXI) : la harangue de l'ambassadeur rappelle à Picrochole le droit des gens et la loi naturelle, affirmant que nul ne peut légitimement attaquer son voisin sans grief réel. Ce n'est pas le temps de conquérir les royaumes, avec dommage de son prochain chrétien (chap. XXIX), écrit Grandgousier dans sa lettre à Gargantua — formule qui condense la doctrine du roman : la guerre entre chrétiens est scandaleuse, et seule la résistance à une agression caractérisée peut la justifier. La guerre juste, chez Rabelais, est toujours défensive et précédée d'un épuisement des voies pacifiques.

La victoire et la clémence — le traitement des vaincus

Une fois la victoire acquise, Gargantua ne cherche pas à humilier les vaincus. Le chapitre L est décisif : il convoque les rois alliés de Picrochole et leur distribue non des terres prises à l'ennemi, mais des domaines pris sur ses propres ressources, afin de ne pas perpétuer l'injustice. Picrochole lui-même, fugitif et déchu, n'est pas exécuté. Cette clémence n'est pas naïveté : elle est programme politique, inspiré de la tradition stoïcienne et évangélique, selon laquelle le prince juste pacifie durablement parce qu'il ne sème pas de ressentiment. Frère Jean, figure du moine combattant, participe à la victoire militaire mais ne reçoit pas d'abbaye traditionnelle en récompense — il fonde l'abbaye de Thélème, utopie de la liberté et de la culture, comme si la paix gagnée devait aussitôt se convertir en projet de civilisation.

Un idéal humaniste de la paix

Rabelais ancre son propos dans le contexte des guerres d'Italie et des conflits dynastiques qui ravagent l'Europe de Charles Quint et François Ier. En faisant de Grandgousier et Gargantua des princes qui renoncent à la gloire militaire pour préférer labourer, travailler, gouverner chacun son pays (chap. XLVI), il retourne la valeur guerrière de la chevalerie médiévale : la vraie grandeur n'est plus de conquérir, mais de protéger et de construire. La guerre juste n'est ainsi qu'un moment nécessaire et regrettable sur le chemin d'une paix qui reste la finalité véritable de tout gouvernement sage.

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