Rabelais place son lecteur en garde dès les premières lignes du prologue de Gargantua (1534) : Mieux est de ris que de larmes escrire, / Pour ce que rire est le propre de l'homme
. Cette sentence, reprise de la tradition aristotélicienne, n'est pas un simple mot d'esprit de librairie. Elle formule une thèse philosophique : le rire n'est pas la porte d'entrée du livre, il en est la clé de voûte. En réclamant pour le comique une dignité égale à celle du sérieux, Rabelais rompt avec une tradition cléricale qui assimilait le rire au péché et à la légèreté mondaine.
La critique du savoir figé passe chez Rabelais par la satire bouffonne. Le chapitre XIV met en scène les précepteurs sophistes qui enseignent au jeune géant pendant ses premières années : Gargantua, gavé de latin barbare et de syllogismes creux, ne retient rien et régresse. Lorsque le père Grandgousier voit son fils incapable du moindre raisonnement pratique, il fait venir Ponocrates, précepteur humaniste, dont le programme balaie d'un geste joyeux toute cette pédagogie mortifère. La comparaison est brutale et comique — le géant apprend plus en un jour vivant qu'en des années de récitation — mais c'est précisément parce qu'elle fait rire qu'elle convainc. Le grotesque n'est pas ici un écran ; il rend la démonstration irrécusable en la rendant mémorable.
La naissance de Gargantua par l'oreille de sa mère Gargamelle (chapitre VI) réunit le scandaleux et le savant : Rabelais mobilise une érudition médicale tout en produisant une image délibérément absurde. Le corps gigantesque, excessif, débordant, contredit l'idéal ascétique médiéval et affirme que la chair est digne d'être célébrée. Ce même corps triomphe dans l'épisode des cloches de Notre-Dame (chapitre XVII) : Gargantua accroche les cloches au cou de sa jument pour lui servir de grelots. Le Parlement convoque des théologiens, dont le sophiste Janotus de Bragmardo, pour réclamer leur restitution dans un discours qui accumule les citations latines et les coq-à-l'âne. Hona dies, hona dies
, bégaie Janotus avant de s'embrouiller dans ses propres arguments. La scène ridiculise l'institution scolastique sans qu'il soit nécessaire d'écrire un traité contre elle : le rire fait office de démonstration.
L'abbaye de Thélème, récompense offerte par Gargantua au moine Frère Jean (chapitres LII–LVIII), représente l'aboutissement philosophique du rire rabelaisien. Construite à l'exact opposé d'un monastère traditionnel — pas de clôture, pas d'horaires, mixité complète —, elle est fondée sur une seule règle : Fais ce que voudras
. Ce renversement des contraintes médiévales est lui-même une figure du comique : la règle qui supprime les règles, le couvent sans vœux. Mais l'utopie n'est pas naïve. Elle présuppose des habitants bien nés, bien instruits, capables de liberté parce qu'ils ont d'abord appris à penser. Le rire ouvre ici sur une anthropologie optimiste : l'être humain, libéré du dogme et éduqué selon les principes humanistes, choisit naturellement le bien.
Ce qui distingue le comique de Rabelais d'un simple divertissement, c'est qu'il ne neutralise pas la pensée — il l'active. En forçant le lecteur à rire du sophiste, du moine fanatique ou du pédant, Gargantua l'entraîne malgré lui à adopter un point de vue critique sur les institutions que ces personnages représentent. Le rire est ici une rhétorique : il désarme les résistances là où un argumentaire frontal aurait suscité la méfiance. C'est en ce sens que la formule du prologue doit être lue dans toute sa radicalité — rire est le propre de l'homme, c'est-à-dire la marque de sa raison et de sa liberté.