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Gargantua
Renaissance / Humanisme Prose Bac

Comment Rabelais décrit-il l'abbaye de Thélème dans Gargantua et quelle est sa devise ?

Questions & réponses · François Rabelais
Claire Beaumont
4 min de lecture · 16 August 2026

L'abbaye de Thélème apparaît aux chapitres 52 à 58 de Gargantua (1534), à la toute fin du roman. Elle constitue une sorte d'utopie offerte en récompense à Frère Jean des Entommeurs — moine guerrier et jovial qui a combattu aux côtés de Gargantua contre Picrochole — par le géant lui-même, en guise de gratitude. Rabelais y condense l'essentiel de sa pensée humaniste : la foi dans la bonté naturelle de l'être humain cultivé, le refus du dogmatisme et la valorisation de la liberté individuelle.

Une architecture anti-monastique

Avant même d'aborder la vie intérieure de l'abbaye, Rabelais en décrit l'architecture sur un mode délibérément anti-conventionnel. Thélème n'a ni murailles, ni clocher, ni horloge. L'absence de murs est significative : là où le monastère traditionnel enferme et sépare du monde, Thélème s'ouvre sur la Loire et sur des jardins, des promenades, des terrains de jeu. Le bâtiment lui-même est décrit comme un château Renaissance à six tours rondes, somptueusement orné, avec des bibliothèques, des galeries, des bains et des salles de banquet — autant d'espaces consacrés au corps, à l'esprit et au plaisir, que l'ascétisme monastique réprouvait.

Une règle fondée sur la liberté

La règle de Thélème est construite point par point en opposition avec les règles monastiques existantes, notamment celle de saint Benoît. Là où les monastères imposent des heures fixes de prière, des vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, Thélème ne contraint à rien. Les thélémites se lèvent quand ils le souhaitent, mangent quand ils ont faim, travaillent ou se divertissent selon leur désir. Hommes et femmes — contrairement aux abbayes mixtes qui sont rares et surveillées — cohabitent librement. Rabelais insiste sur le fait que tous sont beaux, bien nés, cultivés et vertueux : il ne s'agit pas d'une liberté accordée à n'importe qui, mais d'une liberté réservée à ceux que l'éducation humaniste a formés.

La devise : « Fay ce que vouldras »

Au cœur de cette utopie se trouve la devise gravée dans la grande salle de l'abbaye : Fay ce que vouldras — « Fais ce que tu voudras ». Cette formule, apparemment scandaleuse, n'est pas un appel au libertinage ou à l'anarchie. Rabelais la justifie par un raisonnement proprement humaniste : les gens de bien, éduqués selon les principes de la vertu et de la connaissance, portent en eux-mêmes un instinct naturel qui les pousse spontanément vers le bien et les détourne du vice. La contrainte extérieure — la règle, l'interdit, la punition — est précisément ce qui corrompt, car elle suppose que l'être humain est mauvais par nature. En supprimant la contrainte, Rabelais affirme la confiance absolue de l'humanisme en la perfectibilité de l'homme.

Une utopie humaniste et ses limites implicites

Il faut cependant lire cette utopie avec un regard critique. Les thélémites sont sélectionnés selon des critères qui excluent d'emblée les pauvres, les malades, les hypocrites et les ignorants. La liberté de Thélème est donc une liberté d'élite — celle que l'éducation humaniste, telle que Rabelais la conçoit, est censée produire. L'abbaye fonctionne ainsi moins comme un modèle social universel que comme une démonstration philosophique : si l'on forme bien l'être humain, la règle devient inutile. C'est précisément cette idée que Rabelais illustre tout au long de Gargantua, notamment à travers la comparaison entre l'éducation scolastique stérile que reçoit d'abord le géant et la pédagogie humaniste épanouissante que lui dispense ensuite Ponocrates.

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