Publié en 1534, Gargantua met en scène un géant éponyme, fils de Grandgousier et père de Pantagruel, dont la vie — de la naissance burlesque à la guerre contre Picrochole — sert de prétexte à Rabelais pour exposer, en les incarnant dans un personnage, les grandes convictions de l'humanisme renaissant. L'œuvre ne se lit pas comme un traité philosophique : elle pense par le corps, par le rire et par le récit.
Le pivot du roman est la confrontation entre deux modèles pédagogiques. Dans les premiers chapitres, le jeune Gargantua est confié à des précepteurs scolastiques — Thubal Holoferne, puis Jobelin Bridé — qui lui font ânonner des textes pendant des années sans résultat visible : Grandgousier finit par constater que son fils n'a rien appris d'utile. Rabelais caricature ici la méthode médiévale fondée sur la répétition mécanique et la memorisation aveugle de l'autorité.
L'arrivée de Ponocrates marque le tournant. Ce nouveau précepteur instaure un programme qui articule le corps et l'esprit : réveil à heure fixe, lecture des textes anciens en latin et en grec, exercices physiques variés, observation de la nature, conversations en plusieurs langues à table. La journée entière devient matière à apprendre. Rabelais formule la devise qui sous-tend ce programme au chapitre VIII de la lettre de Gargantua à Pantagruel dans Pantagruel (1532), mais c'est dans les chapitres consacrés à Ponocrates que l'idéal prend chair : science sans conscience n'est que ruine de l'âme
(chapitre VIII de Pantagruel). Le savoir doit nourrir l'homme tout entier, pas seulement sa mémoire.
Le gigantisme de Gargantua n'est pas un simple ressort comique : il matérialise la démesure positive que les humanistes projettent sur l'homme. Là où le Moyen Âge méfiant envers la chair voyait dans le corps une source de péché, Rabelais en fait le compagnon de l'intellect. L'éducation de Ponocrates comprend la lutte, la natation, l'escalade, le maniement des armes : autant d'activités qui rappellent l'idéal gréco-romain du kalos kagathos, l'homme beau et bon à la fois. Gargantua ne choisit pas entre l'esprit et le corps — il les cultive ensemble, comme l'entendait Érasme dont Rabelais était le lecteur attentif.
La guerre contre Picrochole (chapitres XXV à XLIX) éprouve l'idéal. Face au roi voisin dont le nom grec signifie littéralement « bile amère » et qui envahit les terres de Grandgousier pour un différend dérisoire sur des fouaces, Gargantua incarne la retenue et la justice. Grandgousier tente d'abord toutes les voies diplomatiques avant de se résoudre à combattre, et la victoire finale n'est pas suivie d'un massacre : Gargantua prononce un discours de clémence envers les vaincus, ne punissant que les chefs véritablement responsables. Ce traitement de la guerre s'inscrit dans la pensée d'Érasme et de Thomas More : la guerre juste n'existe que comme ultime recours, et le vainqueur magnanime est plus grand que le conquérant brutal.
Frère Jean des Entommeures, moine batailleur qui combat avec un bâton de croix, offre un contrepoint savoureux : son courage est réel, mais sa violence reste instinctive, animale. En lui, Rabelais montre ce que Gargantua aurait pu être sans éducation — un géant fort mais sans sagesse.
La récompense accordée à Frère Jean à la fin de la guerre donne naissance à l'épisode le plus ouvertement utopique du roman : l'abbaye de Thélème (chapitres LII à LVIII). Construite à rebours des monastères traditionnels — pas de murs d'enceinte, pas d'horaires imposés, hommes et femmes admis ensemble —, Thélème est régie par une seule règle : Fais ce que voudras
(chapitre LVII). Cette devise ne prône pas le libertinage : elle suppose que des êtres bien nés et bien éduqués ont naturellement les inclinations vertueuses. L'utopie repose sur la confiance humaniste en la bonté fondamentale de l'homme formé par une éducation juste — écho direct de la Institutio principis christiani d'Érasme ou de L'Utopie de Thomas More.
Thélème n'est pourtant pas sans ambiguïté : ses habitants sont tous nobles, beaux et savants. Rabelais dessine un idéal aristocratique de l'humanisme, réservé à une élite — ce qui dit aussi les limites du projet humaniste de son siècle.
Rabelais prévient son lecteur dès le prologue : il faut lire l'œuvre comme on ouvre « la boîte de Silène », ces figurines grotesques qui renferment des drogues précieuses. L'enveloppe comique — les naissances gigantesques, les festins homériques, les batailles absurdes — n'est pas un ornement : elle est la condition du discours libre dans un siècle de censure. Le rire désamorce la suspicion, il ouvre l'esprit du lecteur avant que la réflexion ne s'y installe. En ce sens, Gargantua lui-même est un Silène : géant ridicule en surface, modèle humaniste dans sa profondeur.