Dans Gargantua (1534), François Rabelais consacre une large partie de son roman à un conflit armé entre le royaume de Grandgousier — père de Gargantua — et Picrochole, roi voisin animé par une ambition conquérante irrationnelle. Cet épisode, loin d'être une simple parodie épique, constitue un véritable traité politique déguisé en fiction comique : Rabelais y confronte deux conceptions du pouvoir pour mieux définir ce que doit être, selon l'idéal humaniste, un souverain juste.
Picrochole — dont le nom grec signifie littéralement bile amère
— déclenche la guerre pour un motif dérisoire : une querelle entre ses fouaciers et les bergers de Grandgousier à propos de galettes. Cette origine absurde est parfaitement calculée par Rabelais. Elle montre que le tyran n'a pas besoin de raison véritable pour entrer en guerre ; il lui suffit d'un prétexte, amplifié par ses conseillers flatteurs qui l'encouragent à rêver de conquêtes universelles (chapitres XXXIII et suivants). Les conseillers de Picrochole lui dépeignent des empires imaginaires à conquérir — Afrique, Asie, Europe — dans une scène de délire rhétorique que Rabelais traite sur le mode burlesque, mais dont la leçon est grave : le pouvoir corrompu se nourrit de fantasmes et de flatterie, non de réalité ni de sagesse.
Face à cette démesure — ce que les Anciens appelaient l'hubris — Grandgousier incarne le prince sage. Avant toute chose, il cherche à éviter le conflit. Il envoie des ambassadeurs, propose des réparations matérielles pour le tort causé par ses bergers, et supplie Picrochole de renoncer à la guerre (chapitre XXIX). Ce souci de la paix n'est pas une faiblesse : il traduit la conviction humaniste, partagée par Érasme dans sa Complainte de la Paix (1517), que la guerre est toujours un désastre pour les peuples, et que le prince chrétien doit l'épuiser par la négociation avant de la déclencher.
Rabelais s'inscrit ici dans une tradition théologique et politique : la doctrine de la guerre juste, héritée de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, que les humanistes reprennent et laïcisent. Pour qu'une guerre soit légitime, elle doit être défensive, proportionnée et conduite avec le souci de protéger les innocents. Grandgousier ne prend les armes qu'après l'échec de toutes les tentatives diplomatiques et après que Picrochole a envahi son territoire. Jamais il ne cherche la gloire militaire pour elle-même.
Frère Jean des Entommeures, le moine combattant qui défend l'abbaye de Seuillé avec un bâton de croix (chapitre XXVII), est une figure plus ambiguë : son énergie guerrière fait rire, mais Rabelais lui oppose implicitement l'idéal du combattant qui agit par nécessité, non par goût du sang. Gargantua lui-même, quand il intervient militairement, veille à ne pas écraser inutilement les populations civiles — preuve que la force, dans le monde rabelaisien, doit toujours être soumise à la raison et à la mesure.
Le moment le plus explicitement politique de tout l'épisode est le discours que Gargantua adresse aux capitaines vaincus de Picrochole (chapitre L). Ce passage est fondamental pour comprendre la philosophie de Rabelais. Gargantua ne punit pas les vaincus : il leur fait la leçon, les libère, les renvoie chez eux chargés de cadeaux, et leur demande seulement de rapporter à leur maître — s'ils le retrouvent — l'exemple de ce que doit être un roi. Cette clémence n'est pas naïveté : elle est démonstration. Gargantua montre par l'acte que la vraie puissance n'a pas besoin de la vengeance.
Le discours rappelle explicitement que les rois et les grands seigneurs sont faits pour protéger leurs sujets, non pour les exploiter ou les entraîner dans des guerres de conquête absurdes. On y lit une influence directe d'Érasme et de son Institution du prince chrétien (1516), où le monarque idéal est défini par sa responsabilité envers le bien commun plutôt que par sa gloire personnelle. Rabelais traduit cet idéal en fiction vivante : le discours de Gargantua est le manifeste humaniste du roman.
Le sort réservé à Picrochole lui-même est significatif. Abandonné de tous, réduit à la misère, il finit — selon une prophétie ironique glissée par Rabelais — par exercer le métier de crocheteur de bois. Cette chute vertigineuse du tyran est une démonstration morale : l'ambition démesurée porte en elle-même sa propre punition. Rabelais n'a pas besoin d'une sentence juridique spectaculaire ; il suffit que la roue de Fortune tourne et que l'histoire naturelle de l'hybris s'accomplisse.
À l'inverse, Grandgousier et Gargantua sortent grandis du conflit — non par leurs exploits militaires, mais par la façon dont ils ont conduit la guerre et géré la victoire. C'est là le cœur de la pensée politique de Rabelais : le pouvoir légitime se mesure à la qualité morale de celui qui l'exerce, à sa capacité à résister aux passions — colère, orgueil, cupidité — et à maintenir en toutes circonstances la primauté du bien commun sur l'intérêt personnel.
Immédiatement après la guerre, Rabelais fait construire par Gargantua l'abbaye de Thélème (chapitres LII et suivants), en récompense des services de Frère Jean. Cette utopie communautaire — fondée sur la devise Fais ce que voudras
et réservée à des êtres libres, bien nés et bien éduqués — est la face positive de ce que la guerre contre Picrochole a démontré en négatif. Si le tyran représente l'homme livré à ses passions sans éducation ni frein moral, Thélème incarne l'idéal d'une société où la liberté est possible parce que ses membres ont été formés à la vertu. Le gouvernement juste, pour Rabelais, commence toujours par l'éducation.