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Gargantua
Renaissance / Humanisme Prose Bac

Quel rôle joue Frère Jean des Entommeures dans Gargantua et en quoi est-il un personnage atypique pour un moine ?

Questions & réponses · François Rabelais
Claire Beaumont
4 min de lecture · 7 August 2026

Frère Jean des Entommeures fait son entrée dans Gargantua (1534) au chapitre XXVII, au cœur de la guerre opposant Grandgousier — le père pacifique de Gargantua — au roi belliqueux Picrochole. Alors que les soldats de ce dernier envahissent le vignoble de l'abbaye de Seuillé, les autres moines se contentent de prier en procession. Frère Jean, lui, saisit le bâton de la croix et charge seul l'ennemi, massacrant plusieurs milliers de soldats avec une énergie et une efficacité qui font de lui l'un des personnages les plus vivants du roman.

Un moine qui agit là où les autres psalmodient

La scène du clos de Seuillé (chapitre XXVII) est fondamentale pour comprendre le personnage. Rabelais y oppose deux types de religieux : les moines qui récitent leurs heures sans comprendre le latin qu'ils ânonnent, et Frère Jean qui, lui, intervient concrètement pour protéger ce qui fait vivre la communauté — la vigne, source du vin de messe mais aussi de la subsistance matérielle de l'abbaye. Rabelais souligne avec ironie que les prières collectives ne sauvent pas le raisin, tandis qu'un homme déterminé, armé d'un simple bâton, peut changer le cours des événements. Le moine est ainsi du côté de l'action contre la routine liturgique creuse.

Un portrait en rupture avec la figure monastique médiévale

Frère Jean transgresse à peu près toutes les conventions attachées à la figure du moine dans la littérature de l'époque. Grand, vigoureux, le nez en bec d'aigle et le teint haut en couleur, il boit, jure et se bat sans la moindre hypocrisie. Rabelais prend soin de distinguer cette franchise brutale de la fausse dévotion : Frère Jean ne cache rien de ce qu'il est. Ce refus du masque est précisément ce qui le rend sympathique aux yeux de l'auteur et du lecteur humaniste. À une époque où la critique des mœurs monastiques est au cœur des débats religieux — Érasme avait déjà moqué les moines dans l'Éloge de la folie (1511) —, le personnage fonctionne comme une réfutation vivante de la religiosité de façade.

Un compagnon de Gargantua et un modèle d'amitié humaniste

Après la guerre picrocholine, Gargantua récompense Frère Jean en lui offrant de fonder l'abbaye de Thélème (chapitre LII), utopie humaniste gouvernée par la seule devise Fais ce que voudras. Ce cadeau révèle le statut du personnage dans l'économie du roman : il n'est pas un simple comique de service, mais un ami au sens plein que les humanistes donnaient à ce mot — un alter ego choisi pour ses vertus réelles plutôt que pour ses titres. La relation entre Gargantua et Frère Jean illustre l'idéal d'une amitié fondée sur la valeur personnelle, thème cher à Rabelais comme à Montaigne après lui.

La piété véritable selon Rabelais

Il serait inexact de voir en Frère Jean un personnage irréligieux. Rabelais précise que le moine connaît parfaitement les offices, lit le bréviaire et accomplit ses devoirs. Ce qui lui manque, c'est la bigoterie mécanique : il prie quand cela a un sens, pas pour exhiber sa dévotion. Cette distinction entre foi sincère et pratique rituelle vide est au cœur de l'évangélisme humaniste que Rabelais partage avec des contemporains comme Lefèvre d'Étaples. Frère Jean incarne donc une forme de spiritualité incarnée, tournée vers le monde réel et les êtres humains concrets, plutôt que vers une observance abstraite et stérile.

Un personnage carnavalesque au service d'une satire sérieuse

Le registre dans lequel Frère Jean évolue doit beaucoup à la tradition du carnaval et à la culture populaire de la fête, que Mikhaïl Bakhtine a analysée dans ses travaux sur Rabelais. Le corps exubérant, la violence comique, le langage truculant appartiennent à un univers où les hiérarchies sont renversées et où le bas corporel triomphe momentanément sur les prétentions du haut spirituel. Mais chez Rabelais, ce renversement n'est pas gratuit : il sert à dénoncer ceux qui prétendent incarner le haut — les moines hypocrites, les théologiens sorbonnards — en montrant qu'un homme de chair et de sang peut être plus proche de l'idéal chrétien qu'eux. Frère Jean est donc à la fois un personnage comique et un argument philosophique.

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