Dans Gargantua (1534), François Rabelais consacre les chapitres 52 à 58 à la fondation de l'abbaye de Thélème, offerte par le géant Gargantua à Frère Jean des Entommeures — un moine truculent et guerrier qui l'a aidé dans la guerre contre Picrochole. Ce don prend la forme d'une abbaye idéale, mais le mot « idéale » doit être pesé avec soin : Thélème n'est pas une abbaye réformée, c'est une abbaye inversée, construite par la négation systématique de tout ce que représentent les monastères contemporains de Rabelais.
Rabelais, lui-même ancien moine franciscain puis bénédictin, connaît de l'intérieur les règles qui structurent la vie monastique médiévale. Il les retourne une à une avec une précision qui relève autant du pamphlet que de l'utopie littéraire. Là où les monastères imposent des murs et une clôture, Thélème s'ouvre sur des jardins, des promenades et le monde extérieur. Là où la règle monastique fixe les heures canoniales — matines, laudes, vêpres — et dicte chaque heure de la journée, Thélème n'impose aucun horaire : les Thélémites se lèvent, mangent et dorment quand bon leur semble.
La liste des exclusions à l'entrée de l'abbaye, gravée sur la grande porte (chapitre 54), est de ce point de vue particulièrement révélatrice. Sont chassés les hypocrites, les bigots, les faux dévots, les « cafards », tous ceux dont la piété est une façade sociale. Cette liste vise directement les ordres mendiants — franciscains et dominicains — que les humanistes de l'époque, d'Érasme à Rabelais, accusent de perpétuer la superstition et l'ignorance au lieu de diffuser l'Évangile authentique.
Le cœur philosophique de Thélème tient en une seule formule placée au chapitre 57 : Fais ce que voudras
. Cette devise unique remplace la Regula, l'ensemble des prescriptions qui gouvernent les moines. Elle peut sembler un éloge de la licence ou du désordre — c'est précisément ainsi que certains contemporains de Rabelais l'ont lue. Mais le texte fournit immédiatement son propre commentaire : les Thélémites, parce qu'ils sont gens libres, bien nés, bien instruits
, ont naturellement l'instinct et l'aiguillon de faire le bien.
Rabelais pose ici une thèse anthropologique fondamentalement optimiste, héritée du néoplatonisme de la Renaissance et de la lecture humaniste des Évangiles : la nature humaine, si elle est éduquée et non contrainte, tend spontanément vers la vertu. C'est l'exact opposé de la doctrine du péché originel telle que l'interprétait la scolastique médiévale, qui justifiait précisément la règle monastique comme un cadre nécessaire pour dompter la chair et la volonté corrompues.
En 1534, la Réforme protestante agite déjà l'Europe depuis plus de quinze ans, et la France catholique est traversée par des débats violents sur la réforme de l'Église. Rabelais se situe dans le courant de l'évangélisme français, proche de Lefèvre d'Étaples et du cercle de Meaux : il ne rejette pas la foi, mais il rejette les institutions qui, selon lui, ont étouffé la spiritualité authentique sous des règles formelles et des superstitions.
Thélème incarne cette critique de manière détournée mais lisible. L'abbaye ne possède ni chapelle centrale imposante — lieu du culte collectif obligatoire —, ni confessionnal, ni hiérarchie abbatiale. La vie spirituelle, si elle existe à Thélème, est une affaire intérieure et personnelle, non une pratique codifiée sous l'autorité d'un supérieur. En cela, Rabelais dialogue avec les idées réformées sans verser dans la rupture luthérienne : il imagine une troisième voie, celle de la liberté éclairée par l'éducation.
Il faut cependant noter que Thélème n'est pas une utopie universelle. Ses habitants sont des hommes et des femmes de bonne naissance, beaux, cultivés, choisis. Les pauvres, les malades, les « déplaisants » en sont exclus par les inscriptions mêmes de la porte. La liberté de Thélème est une liberté de classe, réservée à une élite humaniste que Rabelais imagine capable de se gouverner elle-même. Cette limite interne révèle autant les ambitions que les angles morts de l'humanisme renaissant : la confiance en la nature humaine s'applique, dans les faits du texte, à une humanité déjà triée et formée.
Thélème fonctionne donc à plusieurs niveaux simultanément : satire des monastères corrompus, manifeste pour une éducation libérale, utopie philosophique sur la liberté et la vertu, et reflet des contradictions d'un humanisme qui rêve d'universalisme tout en dessinant ses frontières. C'est cette richesse de sens superposés qui en fait l'un des passages les plus commentés de toute la littérature française de la Renaissance.