Dans Phèdre (1677), Jean Racine construit autour de la figure de Phèdre un univers de passion et de culpabilité. Aricie, princesse de sang royal athénien, y occupe une place que l'on serait tenté de minimiser — celle de la jeune fille aimée du héros. Pourtant, loin d'être un simple faire-valoir, elle est l'axe autour duquel se révèle, par contraste, toute la démesure tragique de l'œuvre.
Aricie appartient à la famille des Pallantides, ennemis héréditaires de Thésée — le roi d'Athènes et père d'Hippolyte. Thésée l'a réduite à la captivité et lui a interdit tout mariage, craignant qu'elle ne donne naissance à des héritiers susceptibles de contester son pouvoir. Dès sa première apparition, elle est donc définie par une double contrainte : la défaite politique de sa lignée et l'interdiction amoureuse qui pèse sur elle. Ce statut de prisonnière ne l'écrase pas ; elle le porte avec une réserve hautaine qui signale immédiatement sa noblesse d'âme. Racine la présente comme une jeune femme consciente de son rang et de sa valeur, refusant de se laisser réduire à sa condition d'otage.
Aricie avoue à sa confidente Ismène qu'elle s'était jusqu'alors promis de ne jamais aimer, par fierté et par méfiance des hommes en général. Ce vœu intérieur n'est pas simple coquetterie : il traduit une volonté de gouverner ses propres sentiments, un idéal de maîtrise de soi que Phèdre, ravagée par une passion qu'elle n'a pas choisie, ne peut qu'envier. Lorsqu'Hippolyte lui déclare son amour, la surprise d'Aricie est réelle — et c'est précisément cette surprise qui souligne l'authenticité de ses sentiments. Elle n'a pas intrigué pour séduire ; c'est l'amour qui est venu la trouver malgré elle, et elle y répond avec une sincérité qui contraste radicalement avec la dissimulation et la trahison qui gangrènent le reste de la cour.
C'est dans la scène où Phèdre l'interroge sur Hippolyte (acte IV, scène 4) que le rôle d'Aricie prend toute sa dimension dramatique. Phèdre, qui croit son beau-fils indifférent à tout amour, découvre dans les réponses d'Aricie qu'il aime — et qu'il est aimé en retour. La jalousie qui s'empare alors de Phèdre révèle la nature profonde de sa passion : non plus seulement un désir coupable, mais une rage d'exclusion. Il aime, je ne puis en douter
(acte IV, scène 6) — cette réplique, prononcée dans le soliloque qui suit la rencontre, marque le basculement de Phèdre vers la calomnie. Aricie, sans le savoir, précipite ainsi la catastrophe finale.
La relation entre Aricie et Hippolyte est remarquable dans l'économie de la pièce : c'est le seul amour réciproque, le seul qui pourrait être heureux. Hippolyte propose même à Aricie de la soustraire à sa captivité en l'épousant, lui rendant ainsi sa liberté et son honneur. Cet amour rendu possible représente exactement ce que la tragédie racinienne ne peut tolérer : la félicité. Il est donc logiquement brisé par la mort d'Hippolyte, victime de la calomnie de Phèdre et de la malédiction lancée par Thésée. Aricie survit, mais dans un deuil que Racine laisse ouvert — Thésée, accablé par la révélation de l'innocence de son fils, lui promet de lui tenir lieu de père. Cette fin suspendue dit tout : Aricie est celle qui reste, témoin vivant d'une pureté que la tragédie n'a pas pu détruire, mais qu'elle a irrémédiablement mutilée.