Dans Phèdre (1677), Jean Racine construit sa tragédie sur un vide : celui du trône. Thésée, roi d'Athènes et de Trézène, est absent dès l'ouverture de la pièce, présumé mort. Ce manque inaugural n'est pas un simple ressort dramatique — il transforme le pouvoir en question ouverte, et c'est précisément dans cette instabilité que la passion de Phèdre, l'ambition de sa nourrice Œnone et le destin d'Hippolyte trouvent leur espace funeste.
L'absence de Thésée crée immédiatement un problème de succession. Hippolyte, fils que Thésée a eu d'une reine des Amazones, et Phèdre, épouse légitime du roi et mère d'un jeune enfant, représentent deux lignes dynastiques concurrentes. Dès le premier acte, Hippolyte envisage de quitter Trézène, non par simple errance amoureuse, mais parce que la situation politique lui paraît intenable : il songe à partir chercher son père, tout en pressentant que son droit à régner est ambigu. Phèdre, de son côté, n'est reine que par mariage ; sa légitimité repose entièrement sur Thésée. Sans lui, elle n'est plus rien — ce que Racine traduit par son état de délabrement physique et moral au lever du rideau.
Œnone, nourrice et confidente de Phèdre, comprend que le pouvoir peut servir la passion. Lorsqu'elle apprend que Phèdre aime Hippolyte, elle lui suggère de ne plus combattre ce sentiment mais de l'utiliser : puisque Thésée est mort — croit-on —, Phèdre pourrait régner, et Hippolyte régner avec elle. Cette proposition, formulée à l'acte I scène 5, est décisive : elle montre que la couronne n'est pas seulement un symbole d'ordre, mais un levier de désordre. En associant le trône à la passion illicite, Racine signale que le politique et le moral se contaminent mutuellement dès que la légitimité vacille.
Le retour inattendu de Thésée (acte III) devrait restaurer l'ordre. Or il produit l'effet inverse. Le roi légitime, celui qui incarne la loi humaine et divine, est immédiatement trompé par Œnone, qui accuse faussement Hippolyte d'avoir tenté de violer Phèdre. Thésée, sans instruction ni recours, invoque la colère de Neptune pour maudire son propre fils — Dans le trouble où je suis, je ne puis davantage
(acte IV, scène 2) — geste qui révèle l'impuissance tragique du pouvoir : le roi peut condamner, il ne peut pas voir la vérité. Son autorité souveraine devient l'instrument de l'injustice.
Phèdre elle-même incarne la contradiction entre le rang et la faute. Petite-fille du Soleil, fille de Minos, juge des Enfers, elle appartient à une lignée où le jugement moral est une affaire de famille — ce qu'elle rappelle avec une amertume lancinante. Sa passion la rend indigne de sa propre généalogie ; elle souille non seulement le lit conjugal, mais le sang royal dont elle est issue. La légitimité dynastique se retourne ainsi contre elle en accusation intérieure, transformant le thème politique en tourment intime.
Racine fait du pouvoir royal non pas un décor de la tragédie, mais l'un de ses moteurs : c'est parce que la légitimité est incertaine que les passions osent se déclarer, et c'est parce qu'elle se rétablit aveuglément qu'elles détruisent. L'ordre politique et l'ordre moral s'effondrent ensemble, et c'est dans cet effondrement que réside toute la force sombre de Phèdre.