Hippolyte, fils de Thésée et d'Antiope — reine des Amazones —, entre dans la pièce auréolé d'une réputation singulière : il est le jeune homme qui refuse l'amour. Dès la première scène, il confie à son gouverneur Théramène sa volonté de fuir Trézène, le lieu même où Phèdre, sa belle-mère, réside depuis que Thésée a disparu. Cette fuite n'est pas lâcheté : elle révèle une conscience aiguë du danger que représente la proximité de passions qu'il pressent sans encore les comprendre pleinement. Racine construit ainsi d'emblée un personnage défini par la retenue et par la droiture, en opposition radicale avec l'univers de désir incontrôlé qui va l'engloutir.
La grande contradiction d'Hippolyte tient précisément à ce que sa pureté ne le protège pas — elle l'expose. Car Racine lui accorde une faille volontaire : Hippolyte aime Aricie, une princesse athénienne que Thésée lui interdit d'épouser pour des raisons politiques. Cet amour, qu'il avouait à Théramène au début comme une honte presque incompréhensible pour lui-même, humanise le personnage et le soumet à la même vulnérabilité que les autres. Lorsqu'il déclare sa flamme à Aricie à l'acte II, la scène est saisissante : lui qui se targuait de n'avoir jamais fléchi devant Vénus tremble devant une jeune femme. Sa vertu n'est donc pas froide insensibilité, mais maîtrise de soi constamment travaillée — et désormais dépassée.
Le tournant de son destin intervient à l'acte II, scène 5, lorsque Phèdre lui révèle sa passion incestueuse. Face à cet aveu bouleversant, Hippolyte ne répond ni par la cruauté ni par la pitié facile : il oppose une horreur muette et une dignité qui ne cherche pas à humilier. C'est précisément cette noblesse qui le perdra. Phèdre, rejetée, laissera sa nourrice Œnone l'accuser auprès de Thésée d'avoir lui-même tenté de la séduire. Le vers célèbre de Thésée invoquant Neptune pour venger cet outrage — Dieu cruel, j'ai trop obéi à tes lois
(acte V, scène 7) — sonne comme l'aveu tardif d'une injustice irréparable. Hippolyte, innocent, est déjà mort.
La mort d'Hippolyte — déchiqueté par un monstre marin surgi des flots sur l'ordre de Neptune, dieu que Thésée avait invoqué dans sa colère aveugle — concentre tout le propos moral de la pièce. Elle signifie que dans l'univers racinien, la vertu ne garantit pas le salut. Les dieux, la jalousie et la mauvaise foi des vivants suffisent à détruire l'innocent. Hippolyte est ainsi moins un personnage que la mesure de la tragédie elle-même : sa pureté rend visible, par contraste, la noirceur des passions qui l'entourent, et sa mort rend la culpabilité de Phèdre — et l'aveuglement de Thésée — absolument insupportables. Il est le prix payé par un monde livré aux forces irrationnelles du désir et de la vengeance.